Temps d’arrêt. Ioana-Maria Stăncescu

« Mon éditrice m’appelle pour me dire que le lancement de mon roman est annulé. Clac. Tarom suspend son vol pour Paris. Clac. A la radio, la rédaction se vide et on reste en télétravail. Clac. Je ne rends plus visite à ma mère. Clac. Je ne fais plus de projets. Clac, clac, clac. Je perds mes repères et cela me frustre. Comme la plupart des femmes de la planète, je n’ai pas l’habitude de rester à ne rien faire. Je suis active, donc j’existe, voilà mon slogan. »

Temps d’arrêt. Irina-Roxana Georgescu

"J’ai commandé compulsivement des livres : j’en ai dévoré certains, j’en ai lu partiellement d’autres, car la vie est trop courte pour lire de la paperasse. La fréquentation de la bibliothèque m'a manqué. J'ai raté le printemps, une saison que j'aime. Ștefan Manasia m’a offert des jumelles grâce auxquelles j’ai observé (de manière fragmentaire, furtivement) le monde végétal dans sa continuelle explosion, indifférent à nos inquiétudes, et l’agitation des oiseaux aux environs de l’immeuble où j’habite. "

Temps d’arrêt. Basarab Nicolescu

"L’anthropocène sans dimension spirituelle va nous mener au bord de l’abîme. Mais une autre solution existe. L’homme doit naître à nouveau s’il veut vivre. Notre tâche est immense. Essayons de ne pas être hypnotisés par la multitude de prophètes de malheur et de penseurs apocalyptiques de tout genre, qui prédisent la chute de l’Occident et la disparition de notre monde."

« La signification du masque » d’après Zacharias Lichter. Un livre culte

"La vie est les opinions de Zacharias Lichter". Etrange prophète, poète des tréfonds mystiques, métaphysicien en haillons, clown visionnaire et sage déchu, philosophe de l’absurde et insolent fou du roi, ange doux et démon inquiétant, imbécile lucide, clairvoyant scandaleux... Un demi-siècle après sa naissance romanesque dans une Roumanie en corset idéologique, le curieux personnage du roman de Matei Calinescu (1934-2009) a tout pour interpeller le lecteur d’aujourd’hui. Qui, de nos jours, pourrait nommer les choses à haute voix sans grimacer comme un clown, sans couvrir son visage d’un masque ?

Max Blecher, un météore littéraire

Max Blecher. Son écriture hallucinée et sensitive, explorant avec acuité son enfance moldave dans une famille juive, fascine l’éditeur Maurice Nadeau qui publie son titre-phare en 1973. Aventures dans l'irréalité immédiate, avec une Préface d'Ovid S. Crohmalniceanu, a connu trois éditions et, en 2013, la traduction de Mariana Sora a obtenu le Prix Nocturne, destiné à récompenser "un livre remarquable par son style, l'originalité de sa conception et l'oubli dans lequel a sombré son auteur".

Temps d’arrêt. Andreea Apostu

Andreea Apostu: "Après une décennie, j'ai recommencé à écrire de la poésie, donc je pourrais dire que le confinement du corps à la maison a été accompagné par un déconfinement intérieur. L'extimité s'est donc traduite dans mon cas par la mise en texte du soi, par la littérature. Je me suis presque entièrement dévoilée – un processus parfois impudique, mais libérateur. L’acte d’écrire a été, je crois, un mécanisme de défense psychologique."

Temps d’arrêt. Stéphane Lambion

Stéphane Lambion: "je pense que le sentiment de traverser une crise collective a permis de relativiser la notion d’intimité et la pudeur qui l’accompagne habituellement – le raisonnement étant plus ou moins le suivant : puisqu’il existe un virus qui nous met collectivement face à ce qu’il y a de plus intime (le rapport à la mort), je peux bien partager des choses de mon intimité – m’extimer – sans que cela paraisse impudique ou déplacé (au contraire, un tel partage ne peut que renforcer le sentiment de collectivité).

Le fait que beaucoup se soient confrontés à l’expérience de l’extimité par la création est une très belle chose."

Temps d’arrêt. Roland Jaccard

Roland Jaccard: "Quand j’ai appris que Miss Corona embrasait la planète, j’ai aussitôt rempli une attestation spécifiant que je ne voulais en aucun cas être réanimé.

Ensuite, j’en ai rempli une seconde à l’intention de la police spécifiant à quelle heure je m’approvisionnais à la grande épicerie du Bon Marché. Je n’ai pas manqué d’y ajouter une photocopie de la couverture du livre de Michel Foucault : « Surveiller et Punir ».

La première fois que j’ai été contrôlé, la fliquette m’a demandé ma carte d’identité. Quand elle a découvert ma citoyenneté helvétique, elle s’est montrée soudain très affable. Il est préférable de venir d’un pays riche, ai-je observé une fois de plus."

Temps d’arrêt. Ciprian Apetrei

"Une pause à passer avec soi-même. Un temps offert par surprise. Mais pas gratuitement. Il est venu avec une peur oubliée et avec la suspension d’une vie tranquille et en sécurité.

Pourtant, ce n’est ne pas facile de passer beaucoup de temps en sa propre compagnie. Il ne l’a jamais été. A l’époque de la multiplication des formes de communications et de transport, toute la planète nous reste à disposition, pour que l’on s’enfuie de nous-mêmes. Sauf que la pandémie nous a mis le pied devant la porte. "

Temps d’arrêt. Grégory Rateau

"Dans ce climat de repli sur soi national, de paranoïa générale, d’inégalités criantes, de chômage pour les uns, nous l’avons vu, les tensions y sont allées bon train. Certains ont préféré tout banaliser, hurler sur les réseaux sociaux, allant même jusqu’à dénaturer le sens des mots dictature, privation de nos libertés, état policier, sans se demander une seconde quoi en faire de cette fameuse liberté. Il est vrai qu’une dictature nous aurait sans doute privés du droit même de nous en offusquer."

Temps d’arrêt. Florentina Postaru

Florentina Postaru:
"En bas, j’entends le postier qui continue courageusement sa distribution. Il vient livrer notre nouvelle imprimante. L’ancienne a rendu l’âme au moment de nous offrir nos précieuses autorisations de sortie.
Je me précipite pour tout désinfecter, le contenu comme le contenant et chasser la moindre trace de virus. Si nous avions encore du papier l’imprimante fonctionnerait parfaitement.

Une fois par semaine nous partons en expédition « courses pour manger ». J’ai appris à Vincent comment bien faire la queue avant l’ouverture du magasin et tous les deux, nous nous amusons à revivre mon enfance sous Ceausescu: on laisse le sac attendre à notre place avant de s'éloigner discrètement sans le perdre de vue.

Miracle! Aujourd’hui nous avons trouvé de la farine."

Temps d’arrêt. Geneviève Damas

Geneviève Damas: "Au début, j’ai tenu des chroniques du confinement pour le journal Le Soir, dans le désir de maintenir quelque chose de mon monde ancien : rester écrivain et comédienne, garder quelque chose de la tension entre sphère publique et privée. Au bout de trois semaines, cela perd son sens."

Temps d’arrêt. Roxana Sicoe-Tirea

Roxana Sicoe-Tirea: "Nous avons eu l’opportunité de mieux estimer le poids d’un point mort, d’une impasse, d’une barrière tout comme l’importance de la dynamique des humains, des aliments, des médicaments et des marchandises sur les routes. Y aura-t-il un impact sur la façon d’envisager désormais ces déplacements ? Saurons-nous trouver un équilibre entre l’hyperventilation et l’asphyxie en évitant d’entamer des trajets inutiles mais aussi de bloquer les portes dont l’ouverture pourrait sauver des vies ?"

Temps d’arrêt. Jean Mattern

Jean Mattern: "Le confinement a provoqué un anéantissement volontaire de toutes nos fonctions sociales, afin de préserver nos fonctions vitales biologiques. J’ai trouvé quelque chose de très beau dans cette volonté collective de mettre la vie au-dessus de toutes les autres considérations, économiques ou politiques.
J’ai appris à vivre avec une seule personne, pendant deux mois, sans que cette relation soit enrichie par le tissu professionnel, amical et social au sens large."

Temps d’arrêt. Muriel Augry

Muriel Augry: "Un insolite « no man’s land » temporel. En effet tout repère fut réduit à néant, pendant les deux ou trois longs mois qu’il s’installa en Europe. Le lundi était semblable au mardi, le mardi au mercredi et rien ne distinguait les jours de la semaine de ceux du week-end. Les jours, mais aussi les heures se rétrécissaient ou s’allongeaient, sans mobile réel. Mais cette confusion, qui aurait pu se révéler un handicap, devint  richesse infinie."

Temps d’arrêt. Georges Banu

A l'heure de la réouverture des portes, nous marquons, sur le seuil, un temps d’arrêt.
Georges Banu:
"Ma femme a voulu sortir un jour et, prise d’inquiétude face au désert urbain, est revenue et nous nous sommes consolés en regardant la vue de la rue Rivoli de notre balcon qui semblait être une peinture métaphysique de De Chirico." 

La résurrection de Cioran. Sa «moïeutique »

Parmi les dernières approches qui interrogent pertinemment les œuvres du philosophe, l’étude signée par Mihaela-Gențiana Stănișor, La moïeutique de Cioran (Classiques Garnier) ose s’attaquer à un Cioran bifrons et analyser d’une manière intime ce qui différencie la création en langue roumaine et les écrits en langue française. On dit bien d’une manière intime, parce que, maitre-assistante à l’Université Lucian Blaga de Sibiu, au centre de la Roumanie, Mihaela-Gențiana Stănișor, spécialiste de Cioran et de littérature française du XVIIème siècle, a non seulement une grande sensibilité littéraire et un vif esprit analytique, mais bilingue, elle peut décortiquer en mille nuances les « constances et surtout les différences » que connait l’art littéraire de Cioran à travers le changement de langue.

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