#lesbonnesfeuilles Frôler le bonheur avec « Celui qui comptait être heureux longtemps »

irina teodorescuLes lecteurs qui ont parcouru les deux autres romans d’Irina Teodorescu (La malédiction du bandit moustachu et Les Etrangères, Gaia, 2014 et 2015) savent à quoi s’attendre : son écriture a quelque chose d’effervescent, un indicible grain de folie, une tendre allégresse.

Tout juste sorti chez Gaia, son nouveau roman raconte la vie de « Celui qui comptait être heureux longtemps » avec une nonchalance gracile. Doué en mathématiques, Bo est profondément heureux seulement quand il bricole ses inventions de génie, avec la désinvolture des poètes qui pressentent l’avènement d’un poème.

« Elle s’était rendu compte qu’il ne lisait rien, qu’elle ne l’avait jamais vu lire ne serait-ce qu’un magazine, qu’il n’avait pas un seul livre chez lui, mais il avait répondu d’un ton évasif, comme s’il était redevenu tout à coup un petit garçon coupable d’une bêtise : je lis parfois de la poésie. Le trait noir et droit qui était Irenn s’était allongé un peu et Bo s’était assis devant elle, à ses pieds, et à eux deux, pour un instant, ils avaient formé un point d’exclamation. »

S’inspirer des poèmes pour des schémas d’ingénieur prodige c’est déjà beaucoup, et la vie va son train, entre une première passion pour l’inquiétante Irenn, une écorchée vive qui disparait du jour au lendemain, et l’amour pour Di, la femme-ange espiègle, qu’il épouse et qui fait de lui un père émerveillé, un père désespéré. Un homme qui frôle le bonheur et se met à contempler assez tôt les circuits détraqués de cette félicité promise. Sans plier. Parce qu’Irina Teodorescu rend encore plus complexes le destin de son héros, ses choix d’homme, de chercheur surdoué et de père, en choisissant comme décor une société totalitaire, intrusive jusqu’à l’outrance, jusqu’au crime.

Ce qui fascine dans cette trame un brin mélodramatique est la grâce avec laquelle les personnages se meuvent dans un univers de velours sombre, chatoyant et menaçant à la fois.  Le merveilleux est capable d’infuser les faits à tout instant, à la manière des ondes que l’ingénieur chercheur Bo apprivoise dans ses dispositifs de rêve. Les personnages s’appellent Pol, Ala, Go, Di, Vass, Irenn, et il y a quelque chose d’archétypal dans ces syllabes minimalistes, figées et impondérables en même temps.

« Elle est un trait noir qui ne veut pas plier. Elle ne peut pas s’enrouler, s’arquer comme-ci, se moduler comme ça, elle ne peut pas et lui, il ne cesse de vouloir la courber. Mais elle n’est pas souple, elle n’est pas assez, elle est une droite tracée entre deux points à l’aide d’une règle métallique. »

On dirait la planche d’un roman graphique ou des canevas à broder où les personnages, à peine esquissés, mais portés par une énergie subtile, s’animent soudainement pour chercher leur destin tragique à pas de danse. C’était la poésie sereine du film « Le Tableau » de Jean-François Laguionie (2011) et c’est la grâce irréelle de ce roman d’Irina Teodorescu qui fait valser nos intransigeances et nos choix impossibles, nos bonheurs et nos culpabilités par temps noir de dictature.

Une écriture fraiche, imagée pour une histoire qui déchire le cœur. « Mais protéger un château de sable de la mer qui monte, ce n’est pas possible » dit « Celui qui comptait être heureux longtemps ». Comme dans une tragédie grecque, il a tort de ne pas vouloir construire des digues, il a raison de ne pas le faire. Impuissants, on l’aime.

Cristina Hermeziu

Cette chronique a été précédemment publiée sur le site ActuaLitte.com

https://www.actualitte.com/article/livres/froler-le-bonheur-avec-celui-qui-comptait-etre-heureux-longtemps/86747

 

 

 

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