#carteblanche Cristina Ion, Cadres de mémoire

Comment les objets nous définissent-ils ?

Zoom France Roumanie vous propose de découvrir une fois par semaine un objet subjectif issu du projet « Cadres de mémoire. Des objets qui (nous) parlent ».

Zoom sur Miroir, mon beau miroirpar Cristina Ion

Cristina Ion Cadru de memorie

« Je n’ai jamais émigré. Voilà vingt ans que je vis en France, et pour autant je n’ai jamais quitté la Roumanie avec l’idée de ne plus revenir. Je n’ai pas déménagé, je n’ai pas changé d’adresse, je n’ai pas fermé la porte à clé derrière moi. Pourtant, progressivement, sans que ce soit un acte conscient, de rupture, l’émigration s’est insinuée en moi. En aucune circonstance, je n’ai été obligée de me défendre, de me justifier ou de me cacher. Le réflexe de l’étranger confronté à l’exclusion et aux préjugés du pays d’accueil m’est inconnu. Complètement assimilée du point de vue linguistique et culturel, je n’ai pas eu la chance d’être minoritaire. Je n’ai jamais milité, protesté ou dévié du droit chemin. Je n’ai pas eu non plus la chance de l’exil car, ne pouvant pas revendiquer une oppression politique ou économique, je me suis laissée glisser lentement, insensiblement, sur la pente du cosmopolitisme individualiste propre à la société d’aujourd’hui. Aussi n’ai-je pas ressenti le besoin d’emporter, dans ce qui n’était pas encore devenu ma nouvelle vie, un objet chargé de sens, totémique, identitaire, pas même régressif. Outre les livres et les vêtements, qui sont des nécessités vitales, nul autre objet digne d’intérêt ne semble avoir pris une place d’exception dans les valises et les cartons qui m’ont accompagnée dans mes nombreux changements de résidence.

Lorsqu’on m’a demandé ce texte, j’ai donc regardé autour de moi, hésitante. L’objet symbolique manquait à l’appel. J’aurais pu, bien sûr, produire un texte autour d’une absence, d’un lieu vide, de cet obscur objet du désir qui nous rend étrangers à nous-mêmes et se dérobe immanquablement à notre ambition de tout maîtriser. Je me suis toutefois dit qu’un tel exercice serait présomptueux, voire mal élevé. Le rideau de fumée finit toujours par se lever et nous laisser tout nus. Non. L’objet est matériel. Il a une consistance propre. Peu importe que sa matérialité soit modeste ou monumentale, l’objet s’impose à notre regard, pèse de tout son poids, résiste, reste en mémoire. Il n’est pas seulement tridimensionnel, il est débordant, têtu, rancunier. Il nous ramène à la réalité chaque fois que nous avons l’outrecuidance de la fuir.

J’ai donc regardé autour de moi. Les photos ? Trop subjectives. Les cadeaux que je n’ai pas osé jeter ? Trop négatifs. Les bibelots puérils que j’ai rapportés tardivement de Roumanie pour me reconstituer une forme d’authenticité ? Trop traîtres. Soudain, en cherchant au fond de mon sac à main – ne sous-estimez jamais ce concentré de clichés antiféministes qu’est un sac à main – je suis tombée sur un objet si familier qu’il était devenu invisible : un petit miroir de poche que je possède depuis mon adolescence.

Un objet « ostalgique » ?

C’est un miroir minuscule et désuet dont le dos est décoré d’un motif floral, dans des tons roses et violets, un de ces riens revenus à la mode par un renversement de l’histoire que j’ai renoncé à comprendre : « vintage », dirions-nous aujourd’hui. Un accessoire futile avec un air de « made in China », égaré dans une boîte à colifichets. C’est un objet de pacotille qui n’a ni le charme « ostalgique » des souvenirs ambivalents que ma génération garde du régime communiste ni la dignité symbolique de l’Histoire, fût-elle la petite histoire personnelle qui se mêle à la grande.

Ce miroir me vient d’une époque désertique, que certains pourtant, face à une société de consommation sans freins et sans ennemis, regrettent. Ce sont des adeptes de l’ascèse dans un monde étouffé par des produits, de la lenteur dans un environnement dominé par la vitesse et de l’instantanéité, de la récupération et du fait maison dans un univers meublé selon les standards IKEA. Mon miroir a-t-il sa place dans ce mode « ostalgique » ? (Sans parler du monde bien pensant et imbu de lui-même où règne le mépris de l’« homme récent », dans lequel il serait tout à fait inimaginable.) C’est un objet vil dont la place est à la salle de bains, entre la brosse à dents et les cotons tiges, un accessoire corporel, hygiénique. Relégué dans la banalité du quotidien, il n’a pas ce « je ne sais quoi » de la glace Vafe ou du soda Cico, susceptible d’être partagé par les membres de toute une génération désireux de recréer l’ambiance de leur jeunesse, de se retrouver dans les mêmes goûts, les mêmes odeurs ou les mêmes sons. (En l’absence du grand récit de la dissidence, la génération née sous le communisme et élevée sous le capitalisme semble se réfugier dans une sorte d’incrédulité congénitale, tiraillée à jamais entre enthousiasme et déception, incapable d’utopie mais soucieuse d’adopter des valeurs. Sans doute le prix à payer pour une conscience politique supérieure à la moyenne, la conscience mélancolique de ceux qui se rappellent encore le passé et savent à quoi ressemble un régime sans liberté.)

Je n’aimerais pas m’attarder sur la question de savoir si on peut avoir de bons souvenirs d’une époque mauvaise. J’ai toujours eu le sentiment que ce sujet était comme les poupées russes, il cache d’autres sujets qui transforment généralement une conversation familière entre amis en conflit géopolitique. Une simple remarque sur une enfance heureuse sous le communisme et nous voilà en train de mener une discussion savante sur la comparaison entre totalitarismes, sur la différence entre le communisme réel et les bénéficies imaginaires de l’utopie. Un véritable point Godwin, un risque à ne pas courir avec quiconque on veut rester ami en France. Le dialogue de sourds semble total entre les personnes originaires de pays qui prennent les doctrines politiques au sérieux et les personnes originaires de pays où un tel luxe est balayé par la peur – fantasmatique ou non, cela reste à voir – de disparaître de la carte.

Je me résigne donc à reconnaître que mon miroir ne fait pas partie de l’Histoire avec une majuscule. Il semble voué à l’insignifiance.

 Un objet… subjectif

Le miroir taché de rouille et décoré de petites fleurs violettes doit donc être ramené à ses dimensions réelles d’« objet subjectif ». Il m’accompagne dans une petite trousse de maquillage, à côté de médicaments, pansements, barrettes, nécessaire de couture et autres semblables accessoires portatifs. Le premier souvenir que je conserve de lui date du lycée : entre deux répétitions au festival artistique et patriotique « Chanter la Roumanie », je l’ai sorti de mon cartable et me suis retrouvée face à la réalité désagréable de mon acné naissante et de mes pores dilatés. Depuis ce moment, je m’en sers toujours avec précaution, de peur d’être une nouvelle fois confrontée à moi-même. (C’est sûrement un matériel de mauvaise qualité.) Le miroir que je porte avec moi mais dans lequel je n’ai pas le courage de me regarder est la représentation muette de l’origine niée.

L’origine est comme la nappe phréatique : même si elle est à un niveau très bas, elle est toujours présente, fait pression, parfois remonte, filtre et s’échappe. J’ai beau être assimilée, refuser d’affirmer avec fierté multiculturelle mon exotisme de l’Est, éviter de me joindre à une « communauté » linguistique et culinaire, l’origine ne s’avoue pas vaincue. En témoigne l’image dans le miroir. Pas l’image que renvoie le pays d’accueil au minoritaire non intégré, mais l’image de soi que cet aveuglement lui retourne. Avec le temps, j’ai appris à économiser l’énergie dépensée en vain à construire un barrage contre une inondation probable. Le miroir a joué son rôle. L’image est devenue pédagogique et le disciple, de plus en plus instruit. La lutte s’est muée en décalage ironique et l’alternative entre une appartenance imposée et une appartenance choisie, en non-alignement revendiqué.

Je suis étrangère partout, et dans une perpétuelle recherche de soi. Le miroir qui fait paraître mes pores plus dilatés qu’ils ne le sont est là pour me rappeler la nécessité de cette recherche. Simplement, de trouble-fête, il est devenu un habitué. Pour cesser d’être prisonnier de l’image dans le miroir, il faut paradoxalement accepter ses blessures narcissiques. L’origine ne doit être ni cachée comme une cicatrice honteuse ni mythifiée comme une vérité initiale et incorruptible, mais dite, reconstruite sans arrêt, montrée sous des angles différents. Je suis une personne double. Pas douteuse, pas duplice. Double, scindée en deux parties qui se disputent entre elles. La partie française hait la corruption, le mépris à l’égard de la loi, la négociation pour des choses non négociables, le fatalisme, l’intolérance, la victimisation ; la partie roumaine déteste la suffisance, l’inculture historique et géographique, la tristesse de l’utopie déchue, l’oubli de l’Est.

Un objet social

Dans une scène du film Good Bye, Lenin !, le héros, soucieux de protéger sa mère du traumatisme de l’histoire, essaie de récréer pour elle un univers familier composé de toutes sortes d’objets : boîtes de conserves, bouteilles, toutes les marques autochtones dont il ne restait plus que les étiquettes. Une façon de réunir la conscience historique et l’histoire personnelle, de mélanger l’histoire avec un petit et un grand « H ». Mon miroir n’a pas cette ambition. Il n’a pas atterri sur un marché aux puces, au contraire, il fait partie de ces accessoires universels qui ne se démodent jamais ou qui reviennent périodiquement à la mode avec un sens différent. Bien que subjectif et sans connotation « ostalgique », il n’est pas dépourvu de signification sociale.

Si, à l’époque de sa fabrication, il était destiné à une clientèle féminine dépossédée de son propre corps, au plus fort du contrôle de la natalité par le régime et d’un ordre moral fondé sur la maternité, que dire du miroir et, au-delà de lui, de la mode dans le contexte actuel marqué par des revendications féministes, des rapports mouvants entre les sexes et une exposition inflationniste du corps féminin ? Symbole de l’aliénation de la femme à la dictature de la superficialité ou nec plus ultra de l’affirmation de soi ? La femme qui se contemple dans le miroir que lui tend la société se découvre divisée. Altérité infinie, la femme est en même temps authenticité et extravagance, domesticité et extraterritorialité, soumission et révolte radicale. À son tour, la société mesure dans le miroir de la féminité sa propre capacité à intégrer sa moitié.

Mon miroir est décidément autre chose qu’une surface lisse. Il ne renvoie pas une image rassurante, endormie dans des certitudes collectives. Il aime la controverse, le débat, le conflit. Je n’ai pas eu de chance. J’aurais mieux fait de garder une icône. »

Cristina Ion

Cristina Ion photo

Cristina Ion vit à Paris.

Docteur de l’EHESS en études politiques, elle est l’auteur de La politique de Machiavel. Art de la guerre ou art de la paix ? (Bucarest, Éditions de l’Académie Roumaine, 2008) et a codirigé avec Y. C. Zarka Machiavel, le pouvoir et le peuple (Paris, Mimésis, 2015).

Elle est conservateur à la Bibliothèque nationale de France.

 

L’Exposition Cadres de mémoire. Des objets qui (nous) parlent est un projet itinérant, conçu par le Musée National de la Littérature Roumaine de Iasi, coordonné par Monica Salvan et Cristina Hermeziu, et illustré par Corneliu Grigoriu, graphiste. 

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