#chronique Un train pour « La Septième partie du monde »

« Le monde formait une grosse pelote au milieu de laquelle passait le train. »

couverture La septiemeComme si, caché à l’intérieur même du voyage, l’homme pouvait, en exerçant cette déambulation absurde, dénouer mieux les fils du passé et surtout la trame d’une déchirante histoire d’amour.

C’est ce qui croit faire Zoran, le personnage de Cătălin Pavel dans La Septième partie du monde (Non Lieu, traduit du roumain par Florica Courriol) : depuis cinq ans, l’homme passe sa vie dans les trains à sillonner l’Europe pour mieux fuir les sables mouvants du Sahel où il avait autrefois rencontré Zuleika, l’aimée disparue.

Le septième jour de la semaine, chaque dimanche Zoran attend les messages électroniques d’Ahar, un jeune Africain qui travaille auprès d’une mission archéologique menée par des Britanniques au Mali. Ahar est bel et bien le fils de la mystérieuse femme Touarègue Zuleika, mais qui est son père ? Lancinante question qui taraude l’excentrique voyageur de l’Europe de l’Est, mais qui ne fait pas d’ombre à la complicité chaude et à la tendresse ensoleillée qui se tissent au gré des messages entre les deux correspondants, peut-être père et fils.

Cette merveilleuse relation épistolaire, fragmentaire et incertaine – un jour, le message du garçon ne vient plus – est une bouleversante initiation à l’art des amours perdues et à la mythologie des séparations. Cătălin Pavel écrit le roman où les femmes disparaissent sans laisser aucune trace dans le sable, mais leur présence évanouie remue sans cesse les dunes du passé, qui n’en finit pas de bouger dans le présent, en quête d’une configuration impossible : « A partir d’un certain âge, trop de passé en nous s’est accumulé et refuse d’être maitrisé. Trop d’essentiel a été versé en nous. »

Entre deux  messages, Zoran change sans cesse de train, condamné à se frotter à toutes sortes de passagers, banals ou farfelus, surréalistes et hilares, auxquels il oppose son étrangeté burlesque et réfléchie, qui rappelle les délicieux délires d’un Woody Allen. Ce va-et-vient éphémère, drôle et épuisant ne fait qu’accélérer la fuite en avant, tragique. Même à bord d’un train perpétuel on ne peut tromper la frustration de devoir patienter pour accéder au septième jour où le garçon pourrait lui raconter, par un message, la suite de son amour naissant pour Awa, sa disparue du désert :

« Zoran se rappelait tout ce qui arrivait les dimanches, lorsqu’Ahar lui écrivait. C’était disons, sa vie, et en même temps, la septième partie du monde (ou presque, car il y avait des dimanches sans message). La septième partie des jours et des événements du monde, une sorte d’échantillon nullement représentative du monde (mais le seul que Zoran  pouvait vivre absolument), la septième partie du monde, un territoire inconnu, ajouté au monde, comme une cour extérieure avec un âtre en tessons à Walili, un patio dans le Tolède d’El Greco, une espèce d’arrière-cour sordide et crépusculaire dans la banlieue de Bucarest, une annexe tardive (…) une sorte de misérable dîme de son âme. »

Une grande mélancolie illumine les pages de ce roman intranquille : hantés par les amours inassouvies, on vit toujours ailleurs, à chercher le paradis, cet instant parfait d’avant la séparation future, i-repérable et irréparable à jamais : « Aussi loin qu’on aille par le train, philosophait Zoran, inconscient de son ridicule, on ne peut se rapprocher de l’endroit où tourne la corde, parce qu’on est toujours soi – même au bout de celle-ci. » Si Zoran s’enferme dans la boîte du train en marche c’est aussi pour ne pas laisser le destin le rattraper, pour ne pas permettre à ses pensées de se figer dans une configuration définitive, qui dise l’échec de l’amour. Et si Zouleika, la disparue, pouvait lui revenir?

Histoire d’amour et « road movie » philosophique, par endroit prolixe, gorgés de drôleries et de mélancolies, La septième partie du monde constitue le début en prose du Roumain Cătălin Pavel, écrivain et archéologue, spécialiste des antiquités grecques et latines, vivant entre Bucarest et Paris.

Depuis ce début très prometteur en 2010, maintenant rendu en français par la très expérimentée traductrice Florica Courriol, l’écrivain roumain a confirmé sa voix originale en publiant trois autres romans. Primés et remarqués pour ses thèmes inédits et ses phrases ciselées, où se fondent érudition, humour et poésie, les écrits de Cătălin Pavel portent loin, aux confins des rêves. Un train à ne pas rater.

Cristina Hermeziu

Cette chronique a été précédemment publiée sur ActuaLitté

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