#lesbonnesfeuilles Le charme âpre de Tatiana

Elle est cruelle, abrupte, intraitable. Tatiana Tibuleac n’a pas de pitié.

tatiana coperta 2

Elle malmène ses personnages, elle les roule dans la farine, les manipule, elle nous manipule, nous, lecteurs de chair et de sang, prêts à recevoir chez nous, en intimité, ce taré d’Aleksy et son incroyable histoire d’amour-haine pour une mère aux yeux verts.

Personnage destructeur et mal aimé, écorché vif et esprit génial, l’ado Aleksy hait sa mère au plus haut point. Armé de mots tranchants et de pensées terribles, jouissif par son humour presque trash, il juge sans cesse sa génitrice, la conspue et la crucifie. Que se passe-t-il dans l’âme de cet enfant hypersensible, cynique et enragé, pour qu’il accepte de rester auprès de sa mère moribonde le temps d’un été, à la regarder s’évaporer avec grâce de sa vie brisée ?

Certes, Aleksy pourrait être l’un des camarades violents du turbulent Steve – le personnage du film Mommy de Xavier Dolan (2014), et sans doute la voix électrique de la romancière suisse Aglaja Veteranyi, auteur du Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta (1999), ne semble loin non plus. Au-delà du hasard des échos, l’originalité de Tatiana Tibuleac repose toute sur l’intensité avec laquelle l’écrivaine taille une émotion dans la chair des mots. Le trouble s’installe, haletant, après seulement quelques lignes, jetées sur la page d’un geste précis, maitrisé : et puis circulez, cœurs sensibles s’abstenir, s’apitoyer sur son sort ne fait pas partie des options de ce récit, de cette écriture.

couverture Sene

Le lecteur découvre l’histoire de cette famille ordinaire aux origines polonaises, installée en Angleterre et transplantée pour un été au nord de la France, comme s’il devait composer petit à petit l’image terrifiante et fascinante d’un puzzle. Chaque chapitre est une petite pièce en soi, brève, autonome, concrète et poétique, presque indifférente au voisinage des autres morceaux.

Il n’empêche, les scènes de flash-back et le présent du récit, que le narrateur ado emboite les uns aux autres, révèlent ensemble les détails d’un magnifique et douloureux portrait.

Tatiana fat versoCroqué avec des traits stylistiques d’une violence éclatante, d’une beauté effarante, L’été où maman a eu les yeux verts est le portrait d’une mère laide que la dernière saison de sa vie, passée aux côtés d’un fils rebelle, transfigure et rend gracieuse.

Forte en jeux de séduction façon trompe l’œil, Tatiana Tibuleac sait peindre en filigrane la rage qui s’adoucit, sans diminuer pour autant la tension de l’écriture, sans édulcorer ni la sort des personnages, ni les mots qui la disent. C’est le charme âpre de cette jeune écrivaine déjà mûre, impitoyable, manipulatrice et séduisante dès ses premières lignes. Preuve à l’appui :

« Ce matin-là, je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé… »

Cristina Hermeziu, Préface (fragment) – Tatiana Tibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts, traduit du roumain par Philippe Loubière, 176 pages, éditions des Syrtes, 2018, 15 €.

 

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