Quand Savatie Bastovoi pèse l’âme du monde

On quittait Les lapins ne meurent pas, le précédent roman de Savatie Baștovoi (Jacqueline Chambon, 2012), des étoiles pleins les yeux. En s’attaquant au mythe de l’un des meilleurs des mondes possibles – le communisme soviétique -, l’auteur moldave réussissait un récit traversé par la grâce.

Racontée à hauteur d’enfant, l’histoire de Sasha, ce gavroche de 9 ans qui voulait croire de toute son âme aux communistes mais se refugiait dans une forêt enchantée pour expier les injustices subies, fut bouleversante.

Savatie Bastovoi couv

 

Savatie Baștovoi en a d’autres, des histoires bouleversantes, dans son tiroir d’écrivain reclus qui, par le choix de devenir moine, sait d’autant plus peser l’âme du monde.

Sous la plume fidèle de Laure Hinckel, sa traductrice en français, Savatie Baștovoi publie chez le même éditeur Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, une comédie humaine acide et tendre, racontée au plus près des déshérités de la vie.

Dans un orphelinat, quelque part dans la Moldavie des années 1990, l’un des enfants trouve une mort atroce, d’autres s’enfuient et se prostituent dans la rue. Le directeur corrompu n’a qu’une seule préoccupation, comment éloigner la presse, certes insensible et avide de faits divers, de son établissement maudit, oublié par tous, même par Dieu. Cette trame sombre est bardée de scènes picaresques – les combines des enfants dans la rue, les commentaires politiques des fonctionnaires dilettantes, et parsemée de séquences émouvantes, à l’instar des pages du journal d’Eleonora, mère de l’ado retrouvé mort, partie gagner sa vie en Italie.

« 9 décembre 1995. Il y a tous les fruits du monde, ici. Des fruits comme nos pommes de terre, sauf qu’ils ont un duvet et à l’intérieur, ils sont verts, avec des petites graines noires comme les groseilles. Les Italiens les appellent des kiwis. Maman va faire des sous et t’envoyer pour le Nouvel AN. Fais attention, ne les mange pas avec la peau. Moi, les kiwis m’irritent les gencives, mais c’est plein de vitamines. » (Savatie Baștovoi, Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, page 189).

Si on ne retrouve que rarement le petit grain du merveilleux si émouvant et l’ambiguïté si poétique du précédant Les Lapins ne meurent pas, en revanche, refroidie, de respiration plutôt classique, l’écriture de Savatie Baștovoi gagne certainement en lucidité, en acuité, en compassion aussi. De temps en temps, le narrateur glisse dans son récit des « sermons » lyriques et visionnaires qui transforment ce tableau social impitoyable dans une fable humaniste et universelle.

« Nous sommes toujours en lien avec les autres, dans un rapport d’amour et de rejet. Notre vie dépend à l’égalité de ceux qui nous aimons et de ceux qui nous rejetons. Nous nous vidons pour ceux qui nous aimons et nous remplissons de ceux que nous rejetons. Quand nous aimons quelqu’un, nous nous fondons en cette personne, mais quand nous repoussons quelqu’un, ce quelqu’un envahit nos pensées comme l’animal chassé qui revient chez son maitre, pour être battu et mise en fuite, encore et encore. Nous sommes emplis de ceux que nous repoussons et vides de ceux que nous aimons. » (Savatie Baștovoi, Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, pages 181, 182).

Un doux écho de Tolstoi – celui de La Résurrection – traverse délicatement les pages de ce roman social violent et drôle où, sous la plume d’un écrivain-moine, les plus démunis de la vie s’avèrent être des miraculés.

Cristina Hermeziu

Cette chronique a été précédemment publiée sur ActuaLitte.

Laure Hinckel Livre Paris 2017

 

 

Savatie Baștovoi, trad. du roumain par Laure Hinckel (photo) – Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé –Editions Jacqueline Chambon – 9782330075941 – 21 €

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