#chronique Un émail d’Alexandra Badea. Accusé de réception

Alexandra Badea frappe fort. Son écriture nerveuse et directe se fait spectacle devant les yeux des spectateurs, pendant leur temps de contemplation. Elle tape son message et l’envoie à quelqu’un, par émail. L’autre répond, du tac au tac.
Mondes message

Les échanges s’étoffent, la tension monte, sur la scène le guitariste Benjamin Collier en est le sismographe et fait vibrer les Mondes qui s’entrechoquent.

« Notre vie se résume à ça, inventer sa résistance, comme on peut », fuse la réplique du personnage habité par Alexadra Badea, une fille qui a fui la guerre en Syrie. Son interlocuteur par émail est artiste photographe, quelqu’un qui capte les horreurs du monde, photogéniques et cruelles, virales.

La dramaturgie imaginée par la metteuse en scène s’empare de notre quotidien d’humains collés à des écrans qui crachent en flux continu l’actualité, des écrans qui nous disent comment va le monde, ce qu’il faut penser et quelle opinion il faut reproduire à l’infini.

Alexandra Badea

Cette écriture en directe crée un espace-temps de la pensée en mouvement, de l’émotion qui germe et se transforme en coup de gueule. Les mots s’enchainent, les fautes de frappe sont corrigées devant nos yeux, l’argumentaire trébuche et cherche une autre issue, la pensée force d’autres pistes de réflexion.

Tiens, à l’école on nous apprend comment développer un argumentaire autour d’un sujet (les réfugiés, si ça se trouve), personne ne nous apprend comment créer un (autre) imaginaire…

Mondes par Alaxandra Badea s’écrit différemment à chaque représentation. Elle improvise, elle fait des clins d’œil à l’actualité du jour (des gardes à vue spectaculaires), elle convoque tantôt Marguerite Duras, tantôt Cioran, pour nourrir et faire surgir la réflexion en train de s’engendrer elle-même.

Mondes ecran Margeurite Duras

Il y a aussi une certaine poésie dans ce dispositif qui repose sur l’évanescence de l’écriture : les mots n’existaient pas il y a une seconde mais ils prennent du poids et du sens parce que, destinés à quelqu’un, ils provoquent l’avènement du sens et accomplissent la trans-mission. Les mots ce sont des faits, des agissements. Dire c’est faire, dire c’est aussi se faire l’Autre.

« Comment quitter son propre temps pour rentrer dans le temps des autres », écrit cette fille à son interlocuteur photographe. Fait spectacle, cet émail atterrit pour un soir dans nos boites de réception. Lisez-le, vivez-le, ce n’est pas un spam, c’est une philosophie de vie.

Cristina Hermeziu

afiche Mondes

Mondes, d’Alexandra Badea, 15 > 23 mars, Théâtre de la Cité Internationale, 17 bd Jourdan, 75014 Paris.

Rencontre « écrire le théâtre aujourd’hui » avec Alexandra Badea et Valère Novarina, jeudi 22 mars, à l’issue de la représentation (20h15), animée par Jean-Pierre Han, rédacteur en chef de la revue Frictions.

 

Un spectacle recommandé par Zoom France Roumanie.

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