#grandentretien Basarab Nicolescu: «D’orgasme en orgasme, Dieu nait.»

basarab nicolescuNée d’un « orgasme cosmique », l’humanité prend-elle la mesure de sa haute dignité ? Pourquoi les recherches transdisciplinaires prophétisent un monde futur encore vivable ?… Et bien d’autres réflexions inquiétantes et rassurantes à la fois rythment le dialogue avec le physicien et l’écrivain Basarab Nicolescu, l’un des penseurs les plus complexes de notre temps.

A deux pas du CentQuatre, dans son appartement perché au sixième niveau d’une tour tranquille du XIXe arrondissement de Paris, l’amphitryon allume sa pipe et étale devant moi 12 carnets à couverture orange : le manuscrit des Théorèmes poétiques. Une écriture presque sans rature et des centaines de sentences, en français. Pourtant ce n’est pas sa langue natale.

Né en 1942 à Ploiesti, Basarab Nicolescu fuit la Roumanie communiste en 1968 pour s’établir en France. Il devient physicien théoricien au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et  fonde en  1987 le Centre international de recherches et études transdisciplinaires (CIRET). Il est notamment l’auteur de Nous, la particule et le monde (Le Rocher, 2002), Le tiers secrètement inclus (Babel Éditeur, 2003), La transdisciplinarité, manifeste (Le Rocher, 1996), L’homme et le sens de l’Univers – Essai sur Jakob Böhme, (Le Félin – Philippe Lebaud, 1988, 2e édition 1995).

Ses écrits témoignent d’une démarche transdisciplinaire structurée, censée penser le monde à travers le regard croisé du scientifique, du philosophe et du poète, à l’instar de ses Théorèmes poétiques (Le Rocher, 1994), œuvre inclassable. Les « vérités » qui ont traversé l’auteur se sont nouées dans un placenta de sens et de correspondances qui, tout en gardant intact le profond mystère de la trans-mission, se sont déployés dans des fragments littéraires limpides. Portés par un souffle poétique saccadé, les postulats renvoient à la mécanique incantatoire des psaumes, des sourates ou des versets.

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A l’occasion de la parution en 2013 d’une nouvelle édition bibliophile et bilingue, illustrée par le graphiste Mircia Dumitrescu, chez Curtea Veche Publishing, Basarab Nicolescu revient sur la genèse mystérieuse de ce recueil atypique ainsi que sur les frontières tenaces qui rendent opaque la connaissance de l’humain. « L’œuvre d’un métapoète » (Michel Camus), les Théorèmes poétiques livrent dans un langage axiomatique les lois ineffables qui régissent l’univers et l’humain, la nature et la conscience, la physique quantique et la poésie. A portée de main, le fin fond des choses est transparent et pourtant l’éclat reste impénétrable, comme la profondeur lointaine des ondes trop claires. (Cristina Hermeziu)

«D’orgasme en orgasme, Dieu nait.» Entretien avec l’écrivain Basarab Nicolescu, auteur des Théorèmes poétiques, Curtea Veche Publishing, 2013.

Cristina Hermeziu : Comment est-il possible d’écrire, de continuer à créer, après avoir créé précisément « Les Théorèmes poétiques », un opus complexe qui semble dire Tout ? Avez-vous le sentiment que ce livre est votre destin ?

Basarab Nicolescu : Il fait partie de mon destin mais j’espère que mon destin soit encore plus riche. Il est vrai que ce livre est fondamental  dans mon itinéraire d’écriture. Mais cela dépend de ce qu’on entend par le mot « tout »…

CH : Cela veut dire que le livre est un placenta de sens, un concentré de significations, exprimé d’une façon définitive. Comment l’avez-vous écrit ?

BN : C’est une expérience d’écriture et aussi de transmission. Les vannes de l’imaginaire, les vannes du sentiment et les vannes du non-dit se sont ouvertes. Je crois qu’il y a beaucoup de non-dit dans ce livre et aussi beaucoup d’humour, moi-même j’en ai été étonné. J’ai écrit pas mal de livres mais celui-là reste unique parce que c’est apparu tout d’un coup, pendant une très courte période de deux mois, presque dicté, comme si j’avais essentiellement  une fonction de scribe. Les modifications on été minimes, malgré le fait que la langue française n’est pas ma langue maternelle et j’avais très peur qu’il puisse s’immiscer des erreurs. En ‘92-’93, quand le manuscrit a été prêt,  mon premier juge a été Michel Camus, mon grand ami, philosophe, éditeur et poète. Il m’a dit : « C’est une création de langue, ne change rien. » Et je n’ai rien changé.

Mon rôle a été de trouver un itinéraire parmi ces fragments qui sont apparus dans un désordre total. Je les ai notés sur des carnets dans des situations des plus rocambolesques : pendant mes voyages en métro, pendant les cours de physique, même sous la douche. C’étaient des textes extrêmement précis. En total cela fait 12 carnets. Ça a été tout dit, par moi, mais ce n’est pas moi qui a dit tout,  j’ai encore des choses à dire et des livres à écrire, je crois.

CH : En quoi cela reste pour vous, bien des années après, une expérience unique ? De quelle manière le mystère est toujours vivant ?

BN : C’est tellement unique que j’ai essayé d’imiter certains fragments et je n’ai pas réussi. C’est impossible à réécrire. Cela reste une expérience unique dans ma vie d’écrivain, non répétée. Je crois qu’elle ne peut pas se répéter. Mais ça a une position singulière dans le sens de l’expérience. Je vous donne une anecdote : j’étais, après la publication du livre par Jean-Paul Bertrand, aux éditions du Rocher, avec Michel Camus à Namur, à la Maison de la Poésie. Camus a parlé du livre et un acteur a fait un récital où il a mêlé des fragments de mon livre avec des poésies de Rûmi [poète persan, XIII è siècle]. Après le récital, une dame est venue me voir et m’a demandé : « C’est vous Monsieur Rûmi ? » Ça m’a fait énormément plaisir. Cela veut dire qu’il y a quelque chose qui traverse le temps. Oui, parmi mes propres obsessions, la vie, la mort, Dieu, la transdisciplinarité, la poétique quantique, certaines choses n’auraient pu être dites par Rûmi  – par exemple la poétique quantique – mais l’essence, elle y est : il y a une intelligence, sublime, une intelligence qui n’est pas la mienne mais qui m’est transmise et qui s’est matérialisée par  des mots.

« La complexité est une mesure de la distance entre l’homme et Dieu. » (Théorèmes poétiques, La nature, 80)

CH : On a l’impression, en lisant ces fragments, qu’ils sont portés par un souffle poétique mais en même temps ce n’est pas que de la poésie. Sous votre plume, c’est une gnose. Vous savez plus que les poètes…

BN : Ce n’est pas que de la poésie. D’ailleurs j’ai trop de respect pour la poésie pour me considérer poète. Oui, ce n’est pas un travail sur la langue, mais c’est un travail d’entre les langues. Ce qui se trouve entre les langues, entre les mots, sorti de mon sentiment et non pas de ma pensée. Oui, c’est une gnose, si on comprend par la gnose une connaissance qui se révèle. Il y a multiples définitions de la gnose, le terme est très connoté. Ce n’est pas dans le sens des gnostiques chrétiens, mais dans le sens d’une connaissance qui est une évolution. Notre évolution intérieure dépend de nos efforts et de la connaissance, qui n’est pas donnée, ce n’est pas un état de grâce. Donc mes fragments, je préfère les appeler  des « fragments », sont effectivement une gnose qui met ensemble toutes mes expériences de vie et aussi quelque chose qui peut être transmis. J’ai dit quelque part dans les Théorèmes que la plus haute mission est la trans-mission,  ce qui est au-delà de toutes les missions possibles.

Ce ne sont pas non plus des aphorismes. Un aphorisme résiste par lui-même mais ce qui est très étonnant dans ce livre – j’ai fait l’expérience parce que l’écriture a été complètement  chaotique du point de vue de l’ordre – c’est que pour trouver un cheminement je me suis rendu compte d’une propriété étonnante de ces théorèmes : chaque théorème dépend de tous les autres,  autrement dit il y a interaction entre les théorèmes. Qui s’est matérialisée d’ailleurs dans les 4 ou 5 variantes différentes que j’ai trouvées. Ce qui a été publié ce n’est qu’un cheminement possible, celui que j’ai estimé le plus convenable du point de vue du lecteur. De mon propre point de vue il y en a d’autres trajectoires possibles. Ce sont des fragments en interactions qui se réfléchissent les uns les autres un peu comme les monades.

Ce ne sont pas des théorèmes non plus. C’est comme des théorèmes dans le sens qu’une fois posées certaines idées qui se retrouvent dans divers chapitres, une fois données les bases, on peut littéralement découvrir les conséquences de ces idées. Je vous avoue que les choses m’intéressaient aussi sur le plan religieux. Il y a par exemple un chapitre sur Dieu où je parle de « l’orgasme de Dieu », ce qui a effrayé pas mal d’oreilles « vierges » et pudiques parmi les théologiens… à tel point qu’au moment de la traduction du livre en Roumanie – par Leonid Arcade qui a dirigé pendant 30 ans dans les années 1950, un cercle littéraire où venait lire Eliade -, il m’a dit : il est impossible de les publier, il faut supprimer 30 – 40 théorèmes , sinon cela va faire un scandale immense surtout dans le milieu dogmatique orthodoxe roumain. Ça se passait dans les années ’90. J’avoue que j’ai accepté : toutes les éditions roumaines parues depuis sont incomplètes, elles ne comprennent pas les théorèmes sur l’orgasme de Dieu, jusqu’à l’édition publiée en 2013 par Curtea Veche, la première édition complète. Le graphiste Mircea Dumitrescu, qui travaillait sur l’illustration de cette édition, s’est rendu compte qu’il y avait des théorèmes qui manquaient. J’ai traduit moi-même les trente ou quarante théorèmes qui manquaient.

couverture théorèmes« Le but de la naissance de notre univers : l’auto-naissance de l’homme. Ce qui explique pourquoi la terre est si ridiculement petite et pleine et notre galaxie si désespérément grande et vide.» (Théorèmes poétiques, La vie – la mort, 2)

CH : Qu’est-ce que cela veut dire « l’orgasme de Dieu » ?

BN : C’est une expression de Stéphane Lupasco que j’ai  trouvée admirable. Cela n’à rien avoir avec le Dieu chrétien, c’est dans le sens d’un orgasme cosmique. Il ne s’agit aucunement de toucher la personne divine. A mon sens, il y a eu un besoin de connaissance de soi-même, de Dieu lui-même. Sa toute puissance, Son éternité a eu besoin à un moment donné, un besoin terrible, de se connaître Lui-même. Et Il a décidé de faire cette chose innommable, incontournable pour Lui mais innommable pour nous, c’est nous créer nous, des êtres évidemment inférieurs à Lui, de s’abaisser en quelque sorte en créant quelque chose qui n’est pas Lui et qui est en même temps Lui. Comme il s’agit d’une puissance, quel qu’elle soit, si vraiment il y a un créateur, qu’il soit de la religion égyptienne, chrétienne, mexicaine, islamique, ce n’est pas ça qui est important, ce qui est important dans ce monde quand vous avez une énergie infinie – Dieu probablement a une énergie infinie – l’explosion ne peut être que du type de Big Bang, que nous connaissons en cosmologie, en science. Si Dieu nous a créés, s’il a donné l’humanité, ce n’est que par amour. Je ne dis pas que Dieu avait une compagne, ce serait absolument impossible de le dire, mais je crois que l’on met trop de masculin dans ces choses. Il doit y avoir un force féminine dans toute cette histoire de création – que l’on appelle la sagesse, Sophia, ou autrement, ça dépend des époques, peut importe – mais cela ne se passe pas sur le plan du sexe, bien entendu, mais sur le plan des polarités : oui, on peut penser qu’il y a eu un orgasme divin, qui a déclenché  cette création inouïe.  En tant qu’homme de science, je l’avoue, c’est une chose inouïe : ce gaspillage de semences, on a créé des centaines de millions de galaxies et de galaxies, et pourquoi ? pour avoir une toute petite planète dans un système solaire tout à fait marginal, dans une galaxie qui n’a rien de spécial, pour créer l’être humain. Et pour ça on a eu besoin d’une quantité infinie d’énergie, d’espace, de temps, de matière. Eh oui, cela ressemble à une sorte d’orgasme que l’humain ne peut  pas prouver, il ne peut que le sentir. D’ailleurs, une parenthèse, cette idée qui semble très hérétique pour les gens superficiels, se retrouve chez des penseurs chrétiens, dont Jakob Böhme.

« L’aspect le plus magnifique et le plus effrayant de ce monde est le principe de maximalité : si on attend suffisamment longtemps, tout arrive. Même les miracles et même les pires horreurs.» (Théorèmes poétiques, La nature, 66)

CH : Il y a eu donc un gaspillage phénoménal d’énergie et voilà, nous, les humains, nous sommes là. Pourquoi ? Qu’est-ce que les humains sont appelés à découvrir en étant appelés à la vie suite à cet orgasme cosmique ?

BN : La réponse à cette question ce serait un livre de philosophie, pas un livre poétique. Je crois que ces théorèmes nous apprennent d’une manière magnifique – parce que, encore une fois, je ne me sens pas vraiment l’auteur de ce livre, plutôt le scribe -, que le mystère on peut jamais l’épuiser, on peut l’approfondir. Le grand poète Lucian Blaga [poète roumain, 1895-1961] parlait de ça et je suis de son avis.

CH : Ce n’est pas à l’explication ultime que je vous provoque, plutôt formuler le mystère. Qu’est-ce que, d’après vous,  nous ne savons pas ?

BN : Il y a deux types de choses que nous ne savons pas. Il y a, d’un coté, les énigmes. En science il y a des énigmes qui s’éclaircissent avec le temps. Il n’y a pas de questions formulées scientifiquement, sur la base d’une méthodologie scientifique, auxquelles on ne puisse pas répondre. On répond. Mais ce que la révolution quantique du début du XXe siècle nous a montré c’est qu’il y a des questions auxquelles nous ne répondrons jamais. Il y a donc un autre type de vrai mystère ; le mystère c’est quelque chose d’inconnaissable pour toujours. La science opère sur l’inconnaissable mais pour un certain temps, cela fini toujours par s’éclaircir, et je crois que l’aventure magnifique de la science dans le XXe siècle est de faire entrer en dialogue l’inconnaissable et le connaissable. Ces théorèmes poétiques, pour moi, c’est  le témoignage de cet inconnaissable pour toujours. Qui n’est pas du déni, qui n’est pas une faillite de l’humain, c’est tout le contraire, je dirais, c’est donner la dignité la plus haute de l’humain, c’est-à -dire son propre mystère irréductible. Et à ce moment là,  peut-être, nous apprendrons à respecter l’Autre, à avoir de la vraie tolérance.

CH : Vous êtes physicien, écrivain et philosophe et vos livres témoignent de cette triple vocation. Est-ce que vous êtes également un mystique ?  Michel Camus parlait, dans votre cas, d’une métaphysique expérimentale. La pratiquez-vous ?

BN : Le mot « mystique » je le rejette complètement. La mystique dénote, de mon point de vue, une fusion avec l’inconnu. Dans mon cas il ne s’agit pas du tout de cela. Il s’agit d’un dialogue avec l’inconnu, avec le mystère, avec  Dieu ou Dieux au pluriel, peut importe, mais dialogue. Dans ce sens là, on peut parler, en revanche, comme l’ont si bien dit Michel Camus et René Daumal, on peut parler d’une métaphysique expérimentale. Vous savez, s’il y a une famille spirituelle de laquelle je me réclame c’est justement la famille du Grand Jeu. Ce mouvement, apparu en 1930 en France, rivale du surréalisme, réunissait des jeunes incroyables de Reims – René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland – qui étaient intéressés, oui, par la mystique, par  René Guenon, par André Breton mais en même temps ils rejetaient tout ça  au nom d’une métaphysique expérimentale.

CH : Qu’est-ce que c’est, au juste, la métaphysique expérimentale ?

BN : La métaphysique expérimentale déplace l’accent de la pensée raisonnante, la pensée qui pense, qui associe sans cesse, à un autre type de pensée,  sans nom. Une pensée que j’ai éprouvée –  je sais de quoi il parle, puisque pour René Daumal [1908-1944] j’ai organisé un colloque à l’occasion de son centenaire, et c’est une figure de mon Panthéon à moi. La métaphysique expérimentale c’est déplacer  la connaissance sur le plan de l’éprouvé, du vécu. La connaissance de l’inconnaissable. C’est un oxymore qui dit beaucoup sur la progression de l’Etre.

« L’antigravitation poétique est aussi universelle que la gravitation physique.» (Théorèmes poétiques, La Nature, 133)

CH : Vous avez créé et théorisé la démarche de la transdisciplinarité. Qu’en est-il aujourd’hui de cette théorie, dans une époque de plus en plus spécialisée, surtout technologiquement ? La transdisciplinarité arrive-t-elle à fédérer les approches ou cela reste, en quelque sorte, une théorie marginale ? En quoi le monde qui nous attend sera vivable grâce à la transdisciplinarité ?

BN : Je vais vous répondre par un théorème, pas par un discours philosophique. « Equation magique : Science + Amour = Poésie.». Je crois que cela dit les défis que l’on a actuellement dans cette multiplication de la connaissance : on a 8000 disciplines différentes, 8000 réalités différentes et le défi c’est de les réunir pour comprendre ce monde où nous sommes. On a une chance extraordinaire : une avancée fabuleuse de la science mais qui seule ne peut rien faire. On a la chance d’une civilisation – une suite de civilisations – qui nous ont laissé un trésor de sagesse, mais la sagesse par elle-même ne peut rien faire non plus. Parce que les forces qui sont face à notre techno-science sont trop grandes, sont irrationnelles. Donc, ce lieu de rencontre qui est la transdisciplinarité est justement entre science et poésie. Un dialogue qui peut fonder une civilisation vivable et durable. On peut l’imaginer. C’est pour ça que l’une des affirmations des théorèmes, qui a fait « scandale » parmi mes collègues, c’est « Les poètes sont les chercheurs quantiques du tiers secrètement inclus. La rigueur de l’esprit poétique est infiniment plus grande que la rigueur de l’esprit mathématique. ». Je ne parle pas d’une écriture formelle, vide, écriture pour ne rien dire, jeu de mots, pour moi  l’écriture poétique c’est pour apprendre, pour comprendre. Pour moi, admirateur de la poésie, la poésie est une connaissance. Mais cette connaissance en dialogue avec la connaissance scientifique peut donner naissance à quelque chose de nouveau que j’appelle de tout mon être. Mes efforts sont concentrés depuis longtemps sur cela, c’est-à-dire cette connaissance transdisciplinaire, transreligieuse, transnationale, transculturelle, quelque chose qui finit une fois pour toute avec les douaniers : les douaniers de la réalité, les douaniers de la connaissance, les douaniers qui nous imposent d’être des gens limités, bornés, et qui prennent des décisions qui mènent toujours à des conflits.

Cette prise de conscience est partout : je l’ai constaté en Roumanie, en Brésil, au Costa Rica, au Mexique, dans beaucoup de pays du monde. Il y a une faim incroyable de quelque chose de nouveau et de vivable. On en a marre de la langue de bois, on en a marre de la vérité unique, on en a marre de tous ces parachutages de vérités qui sont données comme des vérités absolues qui ne sont que des constructions, pour tromper le peuple. On a besoin de cette ouverture. Je ne serais pas appelé aux tous les coins du monde s’il n’y avait pas ce besoin. Si cette prise de conscience va se matérialiser ou non dans une autre type de civilisation – c’est ça peut-être derrière votre question – on ne le sait pas  parce que l’homme est imprévisible.

« La Vallée de l’Etonnement est une vallée quantique : la contradiction et l’indéterminé guettent le voyageur.» (Théorèmes poétiques, La Nature, 99)

CH : Au Salon du livre de Paris 2013, où la Roumanie a été pays invité d’honneur, vous avez animé une table ronde autour du thème « Les coulisses de l’écriture : le principe d’incertitude. » Quel rôle joue dans nos vies, dans nos réflexions, dans nos créations, l’incertitude ?

BN : J’ai dialogué avec des invités extrêmement compétents. Il y avait Solomon Marcus, un mathématicien et sémioticien roumain très ouvert, l’essayiste et traducteur Bogdan Ghiu et  Houria Abdelouahed, non seulement psychanalyste, mais également  traductrice du grand poète arabe Adonis. Elle a travaillé sur ce chef d’œuvre qui s’appelle Le Livre, en trois tomes et chaque tome fait 600-700 pages ! Comment trouver des équivalences entre l’arabe et le français dans le cas d’une grande poésie ?

Nous sommes des êtres d’incertitude. Il y a toujours des accidents, de l’incertitude dans nos vies. De grands créateurs, même en France, l’ont très bien compris. En esthétique il y a un courant,  l’esthétique quantique, où on essaie de mettre ensemble tous les principes, dont le principe d’incertitude, dans le jeu d’acteur, et je vais vous donner le grand nom de référence, celui de Claude Régy. Il a écrit un magnifique livre sur l’incertitude, sur le plan de la mise en scène, sur le plan de la parole dite en scène par les acteurs, sur l’interaction avec le spectateur [L’Etat d’incertitude, Les Solitaires intempestifs, 2002].

Cette incertitude a apparu premièrement dans le domaine de la science pure, de la physique quantique, par le principe de Heisenberg qui disait que si on veut mesurer très précisément la position d’une particule, à ce moment là la dispersion de l’énergie ou de la vitesse est infinie. Donc l’impossibilité de mesurer simultanément deux choses que la pensée classique croyait que l’on peut mesurer. Heisenberg, qui était aussi un grand philosophe, a senti que son principe peut s’étendre à beaucoup d’autres phénomènes. Personnellement, j’ai fait un travail d’extension de ce principe d’incertitude dans le domaine de l’information physique et de l’information spirituelle, et j’ai essayé de formaliser cela dans mes travaux transdisciplinaires. C’est-à-dire, quand nous nous concentrons trop dans les domaines de la vie courante, on éclipse, on met en potentialité, toute l’information spirituelle qui existe là depuis toujours, à notre disposition ; ou bien si on se concentre seulement sur l’information spirituelle, par la méditation, par la prière, le silence des mots, à ce moment là c’est le monde de tous les jours  qui disparaît. Donc il y a un jeu de contradictions entre cette information spirituelle et cette information physique qui nous donne une clé là-aussi pour notre évolution future en tant qu’individu et en tant que collectivité.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

Cet entretien a été précédemment publié sur recoursaupoeme.fr

 

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