#drôledecliché Nicolas Friess et les gens Ro Activ: « C’est cela qui rend les gens beaux, la volonté. »

Né en région parisienne, Nicolas Friess vit depuis 2014 à Cluj, en Roumanie. Il s’y plait, la ville est réputée en Europe, entre autres, pour sa Faculté de médecine. L’endroit foisonne d’étudiants étrangers et des jeunes entrepreneurs y investissent dans des Startups surprenants (à l’instar de Ro.Simplon.co, qui unit le social et le savoir-faire des IT-istes). Nicolas n’est ni dans la santé, ni dans les nouvelles technologies. Son talent à lui est de savoir regarder. Oui, des paysages à couper le souffle – des villages vallonnés, des Carpates boisés, il y en a. Mais ce qui impressionne la rétine sensible de l’artiste photographe c’est surtout l’énergie de certains regards. Le regard des gens Ro Activ.

C’est le nom que Nicolas Friess a donné à une série qui documente la société civile en Roumanie. Entretien.

 

Est-ce qu’un photographe peut prendre racine quelque part ?

Nicolas Friess :Je pense que l’image du photographe qui passe sa vie à voyager incapable de s’établir pour un long moment est un cliché assez romantique, né avec des photographes comme Josef Koudelka. Le rêve, l’envie de voyager  sont présents je pense chez une grande partie de la population, il n’y a qu’à voir le nombre de personnes qui prennent l’avion chaque année pour découvrir d’autres cultures ou simplement pour aller se poser sur une plage au soleil l’hiver.

Je ne dis pas que ça n’existe pas mais ce n’est pas la majorité des  photographes, pas plus que tous les programmateurs free-lance: ils sont des digital nomades qui utilisent les tables Starbucks autour du monde comme bureau. Une grande partie des photographes que je connais ont un domicile fixe, travaillent la majorité du temps dans la même ville ou la même région. Tous les photographes ne courent pas après un paysage magnifique ou un conflit à l’autre bout du monde. Certains s’intéressent à ce qui se passe devant chez eux ou même documentent leur vie.

Mon installation en Roumanie, pour une durée indéterminée, est un projet de couple pour être honnête. Désolé de casser le rêve. Ma conjointe a eu la possibilité de réaliser un beau projet en Roumanie, je n’avais jamais habité jusque-là plus de quelques semaines dans un autre pays, c’était l’occasion parfaite de sortir de ma zone de confort et de me plonger dans une autre culture.

Vous venez d’où ?

Je suis né et j’ai grandi en Seine Saint Denis, en région parisienne, rien de très exotique.

Vous faites quoi en Roumanie ?

Les Roumains me posent souvent la question avec un air surpris, un Français à Cluj qui n’est pas là pour apprendre la médecine, dans le business, ou l’IT, ça surprend. J’ai fait plein de choses en arrivant et pas uniquement de la photographie. J’ai fait du bénévolat dans une association, j’ai cofondé l’un des premiers makerspaces de Roumanie et travaillé dedans pendant un an, j’ai voyagé un peu, et j’ai pratiqué mon métier, auteur photographe, pour la presse, des entreprises, des associations et pour moi, à travers des séries documentaires comme Ro Activ, une série sur la société civile roumaine. C’est une série de portraits et d’interviews sur des gens que j’ai rencontrés et qui s’investissent pour faire évoluer la Roumanie.

Comment est-il né, le projet Ro Activ? Qu’est-ce qui vous a motivé ?

Ma première rencontre avec un Roumain à la fac m’a choqué un peu. Il m’explique son pays, le fait qu’il ne veut plus y retourner, qu’il s’en fiche, pas seulement à cause de l’argent mais surtout à cause de la corruption qui crée une frustration trop forte. Avec le temps, je rencontre d’autres Roumains, je visite le pays en 2010 et assiste doucement à un changement dans les discours. Après les manifestations de Rosia Montana, j’entends les gens commencer à parler de retour. Et lorsque j’arrive en Roumanie en 2014, je réalise que beaucoup de Roumains ne savent pas ou ne s’intéressent pas aux actions menées par ces personnes. La corruption qui gangrène le pays gangrène aussi les esprits. C’est une sclérose qui immobilise les intuitions et démotive les gens. Et pourtant des gens de milieux divers se bougent pour changer les choses. Et j’ai voulu leur rendre hommage, leur donner un peu de visibilité, car à cette période la presse roumaine ignore encore la majorité de ces actions menées par la société civile et les associations, alors que ce sont les associations qui pallient au mal-fonctionnement des institutions, du gouvernement et elles sont moins nombreuses qu’en France. En France, et plus généralement en occident, on a le sentiment que, malgré les dysfonctionnements, on peut quand même compter sur nos institutions pour gérer notre santé, les infrastructures, avoir accès à l’électricité chez soi. En Roumanie les gens disent : si tu veux quelque chose, n’attends après l’état ou les institutions, fais le toi-même. Et c’est souvent là que la société civile rentre en jeu.

Depuis les premiers portraits les choses ont évolué. Certaines des personnes que j’ai photographiées et qui étaient inconnues du grand public ont maintenant une reconnaissance internationale. Et ce n’ai pas grâce à moi, mais grâce à leur action.

Pourquoi sont-ils si… « beaux» ces jeunes qui ont pris la pose pour vous?

Alors il n’y a pas que des jeunes, mais c’est vrai que mon cercle de connexion est dans un milieu qui gravite généralement autour de la trentaine. Je ne sais pas si le mot que j’emploierais est beau, du moins pas dans les canons et les critères des magazines. Je dirais qu’il émane d’eux une force, un charisme, une volonté qui font leur charme. Je crois que c’est cela qui rend les gens beaux: la volonté.

 

Quels sont les photographes qui vous inspirent?

J’admire le travaille de Josef Koudelka et j’ai pensé a lui car c’est les 50 ans de l’invasion de Prague… Mais il y a des photographes qui m’ont humainement touché, qui m’ont aidé, comme Léa Crespi, une grande photographe et une  personne extra, avec un grand cœur. D’autres aussi: William Eggleston, Stephen Shore, Heiko Hosoe, Paolo Pellegrin, et Olivier Metzger

Vous êtes un jeune artiste français qui depuis quelques années s’est installé en Roumanie, à Cluj. Quel regard posez-vous sur cet important centre universitaire, une ville qui a une bonne réputation culturelle? Comment vit-on à Cluj aujourd’hui?

À Cluj on vit bien, je crois. Je viens d’y passer quatre ans. La qualité de vie y est très bonne, si on a des revenus raisonnables. On peut encore y trouver des produits alimentaires de saison qui ont poussé dans un jardin. Les cafés, abordables, sont toujours pleins et c’est agréable d’y avoir un rendez-vous ou même d’y travailler quelques heures. C’est une ville qui se développe beaucoup mais elle a aussi un côté un peu prétentieux, les gens sont un peu moins détendus qu’à Timisoara, par exemple. La ville est même égocentrique, tout doit être proche du centre-ville, ou dans un « mall », sinon les gens ne se déplaceront pas. La forte présence de compagnies d’outsourcing et leurs salaires élevés, en plus d’une forte communauté étrangère ont provoqué une hausse des prix de l’immobilier qui sont devenus assez exorbitants. A tel point que la Fabrica de Pensule, un lieu de culture importante pour Cluj, a vu sa surface pour les artistes se réduire comme une peau de chagrin. Il n’y a pas ou peu de subventions pour les artistes en Roumanie. C’est comme ça. C’est en fait ce qui me manque à Cluj, l’effervescence culturelle, un peu plus d’ouverture d’esprit, je parle en pourcentage, car il y a des gens géniaux à Cluj. J’y ai rencontré des gens qui m’inspirent et qui ont une énergie folle. Il y a des initiatives culturelles, artistiques, entrepreneuriales et humanitaires qui vous poussent à vous reconsidérer. Je suis critique car je vois le potentiel, et je ressens les frustrations que les Roumains ressentent, de voir le potentiel gâché.

Un projet de rêve ? Un cliché rêvé ?

J’ai des projets plein la tête, plein les carnets, je viens de finir une commande de portraits sur les femmes et la francophonie pour l’Institut français de Cluj. Et je crois que mon prochain projet sera moins documentaire, mais pour le moment je préfère ne pas trop en parler.

Il y a des personnalités que j’aimerais photographier, des gens qui m’inspirent et que j’admire. Mais dans l’avenir ma photo rêvée n’est pas forcément de moi, c’est une image de la Roumanie qui avance, de ces infrastructures qui s’améliorent, de sa justice qui fonctionne sans entrave. La route est longue mais c’est possible.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

Nicolas FriessNicolas Friess, emploie sa sensibilité et sa rigueur pour créer des portraits soignés, réaliser des séries documentaires autant que pour répondre à des commandes corporates et presses.
Né en Seine-Saint- Denis en 1982, sa pratique de la photographie débute à l’adolescence avec l’argentique, support auquel il reste très attaché pour la plupart de ses travaux personnels.
C’est pendant son cursus universitaire de biologie à Paris, qu’il réalise qu’il ne peut plus se défaire de son appareil. C’est sa plume, son outil réflectif, il décide alors d’intégrer le BTS photo August Renoir de Paris puis L’ENS Louis Lumière.
En 2008, il participe à un projet collaboratif à l’initiative de Christian Caujolle sur l’Europe. Ce documentaire le marqua et créa le fil rouge de ces travaux ultérieurs, révéler la société par les hommes et donner la parole par l’image. Depuis 2014, il travaille entre la France et la Roumanie où il dresse le portrait de ceux qui s’investissent pour le changement du pays.
Son travail photographique peut prendre une multitude de formes, allant jusqu’à l’exploration de diverses expérimentations vidéographiques du type Petit objet multimédia ou de diaporamas sonores.
Nicolas Friess est membre du studio Hans Lucas depuis juin 2017.

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