#morceauxchoisis Marin Mincu, Journal de Dracula

Journal de Dracula[i]

(2 février 1463-28 août 1464)

dracula couvertureinterceptions

En fait, mises à part mes prétendues « horreurs » dépeintes par le pape avec une notable talent littéraire, qui m’ont moi-même remué et sur lesquelles je compte revenir, j’aimerais comprendre comment Mathias[ii] aurait fait pour intercepter en route mes lettres dans mon propre pays. De surcroit, si tout cela est vrai, pourquoi Mathias aurait-il envisagé de me donner pour épouse l’une de ses proches parentes, et pourquoi m’aurait-il proposé de commander l’un des corps d’armée ? Or, Pie II ignorait ces détails, puisque, naturellement, Mathias ne lui en a jamais soufflé mot.

Au demeurant, pour les visées papales, ce récit inventé de toutes pièces présente de l’intérêt ; il brosse de moi un portrait diabolique grossi au possible, puisque directement on ne peut m’accuser de rien. À la fin de cet extrait on peut même lire quelques remarques élogieuses sinon franchement émouvantes : « Le Valaque désormais moisit au cachot ; c’est un homme grand à l’avenante allure, qui semblerait digne de régner. À ce point, hélas, l’apparence d’un homme peut être différente de son caractère ! »

Tous mes remerciements au pape pour tant de générosité. Cependant, je sais bien que ce n’est pas mon « grand » corps qui l’intéresse. Une toute autre chose le travaille: finirai-je, oui ou non, par me décider à prendre la tête de sa croisade ? Au cas où ce serait non, il s’arrange pour me tenir à l’écart, il prend ses nécessaires distances, jusque dans ses écrits, comme s’il ne m’avait jamais connu. Mais alors, comment pourrait-il savoir que j’étais « grand, à l’avenante allure » ? Quoi qu’il en soit, je ne vais pas m’appesantir davantage sur les inconséquences de son écrit.

regard

La nuit, quand je monte à la tour, mon regard voyage dans d’autres espaces et s’engouffre avidement dans d’autres mondes. Tout dépend du regard, toute notre existence est suspendue à l’œil de la pensée. En tant qu’êtres humains, nous sommes condamnés à dépendre de la lumière. C’est pourquoi je suis descendu jusqu’ici, en bas, pour explorer les ténèbres. En guise de récompense bien méritée, je réclame l’obscurité rien que pour moi. »

(Marin Mincu, Journal de Dracula, roman ; traduction du roumain, avant-propos et notes de Dominique Ilea, éditions Xenia, 2018, pp 39-40)

[i] Vlad III l’Empaleur, dit Dracula (1463-1476), en roumain Vlad Țepeș, trois fois voïvode de Valachie (1448; 1456-1462; 1476), fut détenu de 1463 à 1476 par son ancien allié contre les Turcs, Mathias Ier de Hongrie, dans le château de Visegràd, puis reprit le trône à Basarab III Laiotă le Vieux, qui le tuera trois mois après.

[ii] Mathias Ier Corvin (1443-1490), en roumain Matei Corvin, fils cadet de Jean Hunyadi et l’un des plus grands rois de Hongrie, lutta pour son indépendance et son agrandissement, s’attaquant aussi à la Moldavie et à la Valachie ; diplomate habile et mécène humaniste, il favorisa la diffusion de la Renaissance en Hongrie.

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