«Le mouvement #metoo est un héritage de Mai 68.» #Entretien avec l’éditeur Michel Carassou

Que reste-il de l’esprit Mai 68 ? Quel (autre) idéal collectif pour le monde d’aujourd’hui ? Où sont passés nos rêves ? La littérature fait-elle toujours rêver ? L’invité de notre Grand Entretien est Michel Carassou, cofondateur des éditions Non Lieu et spécialiste de l’avant-garde.

michel carassou

Il avait 23 ans en Mai 68 et des idéaux à défendre devant la Sorbonne, sur les barricades. Un demi-siècle plus tard, cet intellectuel éperdument de gauche, grand « résistant » dans le camp de la littérature, précieux ami des lettres roumaines, Michel Carassou (photo) revient sur les moments forts de son Mai 68 et explique sa passion pour l’avant-garde et la littérature de l’Europe de l’Est.

Comment avez-vous vécu mai 68 ? Vous étiez où il y a 50 ans ?

Michel Carassou : J’étais à la Sorbonne et je préparais une licence d’histoire. Je me trouvais à Paris depuis peu de temps, car j’avais commencé mes études en province, j’avais fait mes premières années de faculté à Nantes. C’est là, à Nantes, que j’avais commencé à me politiser avec quelques amis. Nous étions au sein de l’UNEF, le syndicat des étudiants, un groupe plutôt situé à la gauche du Parti Communiste (PC). Nous étions très critiques vis-à-vis de ce PC qui, nous semblait-il, s’était beaucoup embourgeoisé, ne représentait plus la classe ouvrière. Monté à Paris, je me suis retrouvé en faculté d’histoire dans un milieu extrêmement politisé, avec beaucoup de groupes d’extrême gauche, qui se battaient entre eux, sur les plans des idées, et qui se battaient réellement contre l’extrême droite et en particulier contre « Occident ». C’était un groupe violent, qui recrutait surtout à Assas, en faculté de droit. Leurs troupes de choc arrivaient à la Sorbonne avec des gourdins et on se mobilisait pour les empêcher d’y entrer.

Vous vous battiez pour quelles idées?

M.C. : Il y avait le long terme et le court terme. Nous voulions la révolution. Nous voulions une autre société, égalitaire, donnant des chances de bonheur à tout le monde. C’était l’idéal communiste. À court terme, nous étions très impliqués dans la lutte contre la guerre au Vietnam. Les « Comités Vietnam de base » — c’est là que je militais surtout – étaient très présents à l’Université, mais aussi dans la rue. On multipliait les manifestations pour mobiliser la population contre la guerre, ou plutôt pour prendre le parti des Vietnamiens. Nous reprochions au PC sa position timorée sur cette question comme sur tant d’autres. Les temps forts, les premières manifestations dures des années 1967-68, les premiers heurts avec la police, c’était pour la cause vietnamienne. Sinon, le quotidien était fait de beaucoup de discussions, de réunions, de distribution de tracts… J’étais quand même un étudiant consciencieux, je ne séchais pas les cours.

Est-ce qu’il y avait quelque chose de l’esprit DADA dans ces mouvements-là ? Avec la volonté de détruire tout, pour reconstruire ensuite ?

M.C. : Il y avait la volonté de détruire le vieux monde, certes : la société bourgeoise, inégalitaire, égoïste, il y avait ce désir-là, puis le désir d’une plus grande liberté sur tous les plans, la liberté d’expression, la liberté sexuelle, on vivait quand même dans un monde assez coincé sur le plan des mœurs. Mais le rapprochement avec DADA, moi je le ferai beaucoup plus tard. A cette époque-là, je ne connaissais pas grand-chose de DADA ou du surréalisme. Je faisais des études en histoire et géographie. (Je me suis trouvé dans un groupe travaillant sur les avant-gardes, « Projectoire », seulement 5 ou 6 ans après mai 68.) Certes j’entendais le mot surréalisme dans la rue, mais ça ne me disait pas grand-chose. Pour moi, ce qui représentait quelque chose en mai 68 c’était le marxisme. Mais pas le marxisme tel que l’affadissaient ou le trahissaient le PC et l’URSS, le marxisme tel qu’il pouvait être mis en œuvre en Chine ou dans le Tiers-Monde. Et, en France, tel que nous le donnait à comprendre Louis Althusser, un des maîtres à penser de 68.

Mai 68 afis
Affiche Mai 68

En quoi mai 68 fut-il une véritable révolution ?

M.C. : Ça dépend sur quel plan. Sur un plan politique, ça n’a pas été une révolution réussie parce que les soixante-huitards n’ont pas pris le pouvoir au bout du compte. Il y a eu une réaction forte et le Général de Gaulle est resté au pouvoir, pas très longtemps certes, il a démissionné ensuite, mais les successeurs n’ont pas mené des politiques différentes. Il y a eu des acquis sociaux, mais pas de réelle redistribution des richesses. Cependant la révolution a gagné dans la société, dans les mœurs, dans les esprits.

La plus importante pour vous, qui rayonne jusqu’à aujourd’hui ?

M.C. : La révolution dans les mœurs. Exemple : la situation de la femme et des minorités sexuelles, je pense que c’est là le plus gros acquis. La société d’avant était particulièrement rétrograde sur ces plans.

Le plus gros gâchis par rapport à vos idéaux ?

M.C. : La fin de beaucoup d’illusions, d’abord l’illusion que l’on pouvait établir une société parfaitement égalitaire. Je crois qu’en réalité on est parti dans l’autre sens. Avant 68, durant mes années de lycée, un sujet important était la civilisation des loisirs, la société des loisirs. On partait des travaux des sociologues tels que Jean Fourastié ou Pierre Bourdieu, on avait compris qu’avec l’évolution des techniques il y aurait de moins en moins de travail. Une idée s’était répandue assez largement dans la société, l’idée que l’on allait moins travailler. On allait travailler peut être 10-15 heures par semaine et l’on aurait énormément de temps pour les loisirs. Dans une perspective où le travail était équitablement partagé. On est arrivé tout à fait à l’opposé. Le travail est partagé, entre ceux qui ont du travail et travaille de plus en plus, et ceux qui n’en ont pas et sont chômeurs. Cet idéal d’un partage égalitaire du travail et du loisir a complètement sombré. On est dans une société de plus en plus inégalitaire. On est très loin de l’idéal de 68, on est dans un monde où les riches sont de plus en plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres.

Cela revient à dire que cet idéal-là était une utopie…

M.C. : Bien sûr, c’était une utopie. Si les utopies ne sont pas destinées à se réaliser intégralement, elles peuvent faire bouger les lignes. Quelquefois on avance, quelquefois on recule. Mais les utopies ne meurent jamais tout à fait.

Quel regard portez-vous sur les manifestations d’aujourd’hui ?

M.C. : Il n’y a pas une grosse mobilisation, aujourd’hui les étudiants ne sont pas très politisés, par rapport aux années d’avant ou d’après 68. Il y a un gros repli vers les valeurs individuelles, la débrouille pour chacun. Les groupes politisés sont très minoritaires dans les facultés. Alors qu’à la Sorbonne dans ces années-là ils tenaient le haut du pavé, il faut le dire. Tous les étudiants, même s’ils n’étaient pas politisés, les écoutaient, ils savaient qu’il y avait là un discours qui avait un sens. On avait le sentiment que la société allait se transformer par un mouvement global, collectif, et non pas par l’action de quelqu’un.

Aujourd’hui aucun thème n’émerge, pas de souffle collectif ?

M.C. : Ce qui émerge quand même c’est la revendication féministe, les revendications des minorités sexuelles et de toutes les minorités.  Je crois que c’est la part de l’héritage  de 68 qui reste extrêmement vivante. Les mouvements des femmes avec #metoo sont très forts, là elles sont capables de mobiliser. Mais il s’agit d’un combat pour  des valeurs individuelles. Malgré tout, on a le sentiment qu’une action collective est nécessaire pour aboutir à un épanouissement individuel. Regardez le mouvement homosexuel. Aussitôt après 1968, l’homosexualité était plutôt perçue comme une force subversive pour faire bouger la société. Aujourd’hui, les homosexuels se rangent sur les valeurs familiales, ils veulent fonder une famille, ils veulent des enfants, ils veulent se fondre dans un moule social où les valeurs sont celles-là, l’individu et la famille. Néanmoins ils peuvent se mobiliser pour affirmer leurs droits et leur fierté.

D’après vous, le mouvement #metoo c’est l’héritage directe de ’68 ?

M.C. : Au niveau des droits de la femme, Mai 68 a été un accélérateur. Il y en a eu d’autres, si l’on prend l’histoire du mouvement féministe. En particulier, la guerre 14-18, au moment où les femmes se sont retrouvées dans les entreprises, dans les usines, à la place des hommes. Ca a entrainé un bouleversement, ça a été une étape importante. Il y a des moments comme ça dans l’histoire où l’émancipation s’accélère.

Quel regard portez-vous sur le marxiste qui vous étiez, après les bouleversements de l’histoire, surtout  dans l’Europe de l’Est ?

M.C. : Aux niveaux des applications dans divers pays, c’est incontestablement un échec. Mais la théorie économique reste importante, pour la compréhension de la société. Il y a eu des tentatives d’application qui ont tourné à la caricature. Le point d’arrivée c’est exactement ce qui était refusé au départ. On a recréé une société complètement fermée, autoritaire, l’opposé de l’idéal premier. Et cet échec est grave parce que ça retire aujourd’hui beaucoup de possibilités d’émancipation. Oui, il y a des mouvements de gauche ou d’extrême gauche en France et dans le monde, mais ils n’ont plus vraiment de boussole. Ils sont désorientés à cause justement de cet échec. En France, après la Libération, le communisme rayonnait, il y avait une classe moyenne et une classe ouvrière qui espéraient un changement. Aujourd’hui il n’y a plus cet espoir. Dans les banlieues, je me souviens que, dans les années soixante, les jeunes étaient organisés autour des organisations du parti, ils croyaient en l’avenir. Aujourd’hui la situation des banlieues est catastrophique parce qu’il n’y a plus de référent collectif pour donner un peu d’espoir à ceux qui sont au bas de l’échelle sociale.

D’après vous, l’image que la France est « de gauche » est un cliché ?

M.C. : C’est plutôt un idéal. La France des droits de l’homme et du partage, une image forte qui reste. La France accueillante pour les étrangers, accueillante au niveau du droit d’asile, une image, mais la réalité ce n’est pas cela. Au niveau de la majorité de la population on a vu des classes populaires qui n’avaient plus cette boussole qu’était le communisme se diriger vers des partis d’extrême droite. Dire aujourd’hui que la France est de gauche, majoritairement, je ne le crois pas.

Benjamin Fondane

Revenons à votre parcours littéraire. Vous êtes devenu un spécialiste de l’avant-garde et de la philosophie existentialiste. Comment cela s’est fait-il ? Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier Benjamin Fondane (photo)?

M.C. : A la fin de mes études d’histoire j’ai fait un bond vers la littérature, j’ai préparé un doctorat. C’est mon intérêt pour le surréalisme et les mouvements d’avant-garde, qui m’a fait franchir le Rubicon vers la littérature. J’ai beaucoup travaillé sur le surréalisme, sur Dada, sur les revues littéraires. Au cours de mes recherches j’ai rencontré l’œuvre de Benjamin Fondane, et cela a été un vrai choc. C’était une rencontre de hasard : en feuilletant des revues des années 1930 à la Bibliothèque nationale, je suis tombé sur des textes de Fondane, puis je suis allé en chercher d’autres, et d’autres encore. Je m’étonnais que son œuvre qui me paraissait essentielle ne fût pas davantage diffusée. Ce fut pour moi le début d’une grande aventure intellectuelle, et un tournant : dans la mesure où Fondane est très critique vis-à-vis du surréalisme, il m’a un peu détaché de mon intérêt pour le surréalisme, mais en même temps il m’a fait reconnaître que DADA était autrement important, alors qu’avant cela, pour moi, Dada était plutôt une introduction au surréalisme. Dada est alors devenu pour moi le mouvement le plus important dans l’avant-garde.

Benjamin Fondane (1898-1944), poète et philosophe juive d’origine roumaine, installé en France, mort tragiquement à Auschwitz. Comment le relire aujourd’hui ? Pour quoi, par exemple, recommander aujourd’hui à un jeune de lire Fondane ?

M.C. : Il est l’auteur d’une grande poésie, irriguée par une pensée philosophique, par cette philosophie existentielle qui est d’abord une reconnaissance de l’absurdité du monde. Les philosophes existentiels, parmi eux Chestov, Fondane, Cioran aussi, partent de ce constat de l’absurdité. Et Fondane, comme Chestov, comme Cioran, peuvent nous apprendre à vivre avec, à nous construire à partir de ce constat, peut-être à le dépasser, il s’agit toujours d’une démarche singulière.

4 titres Non Lieu

Les éditions Non Lieu, que vous avez fondées en 2005, publient de nombreux auteurs roumains. Quels sont vos coups de cœur ?

M.C. : J’ai lu d’abord les contemporains de Fondane, comme le poète Ilarie Voronca. Et parmi les  surréalistes, j’aime beaucoup Gellu Naum, un très grand poète. Et Ionesco, Cioran, des classiques aussi comme Caragiale

Et parmi les écrivains d’aujourd’hui ?

M.C. : Ce qui est intéressant c’est que pendant cette période noire – le régime de Ceausescu – il s’est maintenu une très bonne littérature roumaine qui débouche aujourd’hui sur une importante floraison, avec des auteurs comme Mircea Cartarescu, Ana Blandiana, qui sur le plan poétique a maintenu la flamme pendant très longtemps, ou encore Gabriela Adamesteanu et Florina Ilis, de grands talents.

Pourquoi restez-vous fidèle à la littérature roumaine ?

fem

M.C. : On me propose des livres et en général je ne suis pas déçu, une fois que je les découvre en traduction (parce que je ne parle pas la langue roumaine). En ce moment, je lis FEM de Magda Carneci. J’ai eu un peu de mal à rentrer dans le texte, mais c’est un bel exercice littéraire avec une écriture très particulière, foisonnante, dans la traduction de Florica Courriol.

Qu’en est-il de la réception de la littérature roumaine en France ? Pourquoi, d’après vous, il n’y pas un grand écho ?

M.C. : Déjà il n’y a plus vraiment de presse littéraire en France. Si on prend les années Fondane, entre les deux guerres, le nombre de journaux, de revues, qui rendaient compte des livres qui sortaient, c’était extraordinaire. Aujourd’hui il n’y a plus grand-chose. À qui envoyer des livres en service de presse ? Qui s’intéresse à la littérature étrangère ? Pour la littérature anglo-saxonne, on va trouver encore, mais pour la littérature d’Europe de l’Est, pour la littérature roumaine, bien peu s’y intéressent, parmi les journalistes. On parle toujours des mêmes auteurs, des best-sellers, des livres qui font de bons scores dans les librairies. On parle, en fait, de ce qu’on connaît, il n’y a plus cette curiosité de découvrir du siècle dernier.

Cela veut dire que la littérature ne fait plus rêver ?

Michel Carassou : Je crois que le « rêve » se retrouve aujourd’hui dans les jeux vidéo, sur les réseaux sociaux, c’est là que ça se passe maintenant. Il reste des lecteurs, heureusement, encore faut-il les toucher. On le fait à une petite échelle, je crois que l’édition de qualité c’est un acte de résistance, et on continue, on continue. On n’est pas là pour le grand nombre. C’est un peu ce que disait Fondane à propos de la philosophie existentielle : ce n’est pas une philosophie pour les foules, ce n’est pas une philosophie pour la multitude, c’est une philosophie pour « l’homme singulier », celui qui a traversé une crise profonde et qui ne renonce pas. Il en est un peu de même pour la bonne littérature.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

anii romantici

Rentrée 2018 Parmi les nouveautés que les éditions Non Lieu, fondées par Michel Carassou (avec Marie Magnan et Jérôme Carassou) en 2005, préparent pour la rentrée 2018, on trouve plusieurs titres du domaine roumain, notamment un album sur l’avant-garde roumaine, qui compte beaucoup de documents inédits, sous la plume de l’essayiste Petre Raileanu. S’y ajoutent Ion de Liviu Rebreanu, FEM de Magda Carneci, Pourquoi Hécube de Matei Visniec, et deux titres signés Gabriela Adamesteanu : son journal d’écrivain, intitulé « Les années romantiques » (Anii romantici) et un recueil de nouvelles, « Gare de l’Est » (Vară primăvară), dans la traduction de Nicolas Cavaillès.

 

 

 

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