#grandentretien Cioran serait-il devenu un mythe ? Décryptage d’une postérité fascinante par Nicolas Cavaillès

emile cioran par Louis MonierCioran (et son sourire), vu par le photographe Louis Monier…

Le Roumain devenu le plus grand styliste de la langue française meurt le 20 juin 1995 à Paris, à l’âge de 84 ans. Son héritage littéraire, toujours fascinant, compte 5 livres en roumain et 10 en français. Simples lecteurs ou chercheurs chevronnés, ses admirateurs ont dû se rendre à l’évidence : Cioran a eu beau calomnier l’univers, la splendeur de son verbe l’a magnifié.

Pour décrypter sa postérité passionnante, Zoom France Roumanie vous propose un dialogue avec Nicolas Cavaillès, écrivain et traducteur, éditeur de Cioran dans La Pléiade.

« L’enfant de Rasinari,  superbe contempteur de l’espèce humaine en langue française » Grand Entretien avec Nicolas Cavaillès

Célébré sans faute plusieurs fois dans l’année, soit pour marquer l’anniversaire de sa naissance soit pour commémorer sa disparition, Cioran est convoqué de plus en plus souvent dans les débats sur l’esprit ou l’identité des Roumains, des Français. Cioran serait-il devenu un mythe ?

Nicolas Cavaillès : Cioran est d’ores et déjà un mythe, dans la mesure où le personnage occulte l’œuvre, où l’on connaît moins ses textes qu’une certaine image de l’homme (un misanthrope paradoxal et grand styliste, haut perché dans sa mansarde parisienne), image qui depuis une quarantaine d’années s’est mise à circuler avec vélocité, nourrie par beaucoup de rumeurs et de légendes, en Roumanie plus encore qu’en France. L’enfant de Rasinari, devenu un superbe contempteur de l’espèce humaine en langue française, aura connu une trajectoire hors du commun, et il aura beaucoup facilité lui-même, par une mise en scène soignée de son destin, riche en anecdotes hautes en couleurs (dans ses entretiens, notamment), le passage de l’historique au légendaire.

Quelle est la différence entre sa postérité en France et en Roumanie?

C’est sans doute d’abord en tant que styliste et en tant que « pessimiste » que Cioran a frappé et continue de marquer les esprits en France.

En publiant son œuvre dans la collection La Pléiade (Gallimard, 2011), vous avez offert au public et aux cioraniens une véritable « Bible Cioran ». Qu’est-ce qu’il reste inexploré aujourd’hui?

Cioran couvertureL’édition en « Pléiade » ouvre un très grand nombre de pistes et de perspectives, tout d’abord en ce qui concerne cet extraordinaire lecteur que fut Cioran : la mise en lumière de certaines sources latentes (souvent fécondes en cela que Cioran s’y oppose, sans dire explicitement à quoi ni à qui). De même, ce volume, conçu pour mettre en valeur l’unité de son œuvre française – à travers et par-delà le « penser contre soi » –, vient rééquilibrer l’image que l’on peut avoir de Cioran, généralement modelée à partir des fameux entretiens qu’il a donnés durant les vingt dernières années de sa vie : notre édition fait la part belle – qu’elle mérite – au Cioran des années 1940, 1950, 1960, soit à un essayiste au sommet de son art, et pourtant méconnu, souvent masqué par le génie de l’aphorisme.

Au fil du temps et partout, a fleuri un véritable festival de formules jubilatoires – « Un penseur crépusculaire », « Un cynique fervent », « Cioran le Troglodyte » – ou encore « Éjaculations mystiques », titre donné par Stéphane Barsacq à son essai paru chez Seuil, en 2011. Quelle est la part d’idolâtrie dans cette effervescence des recherches?  

On ne peut rien faire face à un tel phénomène. L’œuvre de Cioran engendre effectivement de plus en plus de livres, idolâtres ou hostiles, réussis ou ratés ; c’est ainsi. Vingt ans seulement après sa mort, Cioran relève d’un passé trop récent, à la fois trop affectif et trop peu commenté encore, pour ne pas attirer à lui des polémistes de faible envergure et autres enfonceurs de portes ouvertes ; mais la qualité de son œuvre, sa richesse et sa complexité lui valent un nombre toujours croissant de « vrais lecteurs » (comme celui que vous citez, Stéphane Barsacq), et cela ne cessera pas dans les décennies à venir. Il eût été beau que Cioran restât un écrivain de l’ombre, mais… « n-a fost sa fie ».

En France, l’épisode du dernier amour de Cioran pour Friedgard Thoma semble en quelque sorte un sujet tabou. Comment l’expliquez-vous ?

Cet épisode est loin d’être décisif, je crois, et Mme Thoma elle-même (que j’ai eu la chance de rencontrer il y a une dizaine d’années à Sibiu, lors d’une des réunions cioraniennes organisées par le regretté Eugène van Itterbeek) ne me contredirait sans doute pas. Cette aventure atteste plutôt le début de la lente décadence de Cioran, vieil homme bientôt ravagé par Alzheimer ; Cioran commençait alors à ne plus être Cioran… Devenu plus vulnérable, victime à la fois de ses problèmes de santé et de sa notoriété toujours plus grande, il n’a pas eu la vieillesse ni la mort qu’il s’était souhaitées ; il est par contre devenu, dès la fin de sa vie et évidemment après sa mort, une proie facile pour les plus superficiels de ses admirateurs, comme pour les journalistes sans scrupule et autres lecteurs inélégants.

 En 2015, quand on a commémoré les 20 ans de sa disparition, les éditions L’Herne ont publié le recueil „Apologie de la barbarie. Berlin-Bucarest (1932-1941)”. Les 45 articles, dont 28 inédits, que le jeune Cioran avait signés dans la presse roumaine avant la guerre, reflètent, entre autre, son adhésion, à l’époque, au „messianisme” allemand. Quel regard portez-vous sur cette restitution?

Les éditions allemandes Suhrkamp ont déjà publié il y a quatre ans de cela un volume très semblable, Über Deutschland (traduction de Ferdinand Leopold), dont le contenu est par ailleurs connu, peu ou prou, depuis une vingtaine d’années déjà, en France. Ce sont assurément des textes difficiles. Ceux qui aiment malgré tout Cioran n’en finiront jamais de regretter – avec lui – ses années de nationalisme extrémiste. On ne peut évidemment pas les nier ni les ignorer, mais, là encore, je ne suis pas de ceux qui leur accordent une valeur décisive ; je suis plutôt de ceux qui déplorent le battage médiatique qui les entoure, qui dans sa grossièreté finit par nuire à une bonne connaissance de Cioran.

En tant qu’écrivain et également spécialiste de l’œuvre de Cioran, quel est d’après vous son héritage incontournable, à l’égard des écrivains, à l’égard des philosophes ?

Face à Cioran (comme face à Montaigne, et à quelques autres), on en vient vite à renoncer à la distinction générique entre philosophie et littérature. Son écriture, existentialiste en cela, engage la totalité de son être, c’est-à-dire de son mal-être, et n’entre pas dans les objectifs limités d’une perspective qui serait purement philosophique (soucieuse du « vrai » et du « bien », pour schématiser) ou purement littéraire (soucieuse du « beau », pour schématiser encore). Quoi qu’il en soit, et même si Cioran était réticent à l’idée d’avoir des disciples, son héritage est immense, tant pour les philosophes que pour les écrivains ; à tous, il prescrit notamment d’être exigeant, voire cruel, envers soi-même, d’éviter la prolixité, d’aller à l’essentiel (si l’on ne peut pas garder le silence), et évidemment de renoncer à tout espoir comme à toute fierté.

Miser sur la force de frappe de nos tweets – ou autres réflexions « assassines » sur les réseaux sociaux – semble être un mode de communication très cioranien de nos jours…S’il fallait twitter aujourd’hui un message, quel aphorisme de Cioran choisiriez-vous?

Nicolas Cavaillès: Twitter et avatars font trop le jeu de l’immédiateté, de la superficialité, du divertissement et de « l’échange » pour être comparés au fragment cioranien (qui, d’ailleurs, dépasse généralement l’absurde contrainte des 140 signes). Mais voici malgré tout deux citations de Cioran qui me tiennent à cœur :

« Datoria unui om singur este sa fie si mai singur. »

« L’autre te diminue, car il t’oblige à jouer un rôle. »

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

Inédite en français, la version roumaine de l’entretien a été publiée dans Dilema Veche n° 606.

Nicolas Cavaillès

Né en 1981, traducteur du roumain et éditeur de Cioran dans la Pléiade, Nicolas Cavaillès est notamment l’auteur de Vie de monsieur Leguat qui a remporté le prix Goncourt de la Nouvelle 2014. Aux éditions du Sonneur il a publié aussi Pourquoi le saut des baleines, Prix Gens de mer 2015, Les Huit Enfants Schumann, mention spéciale du jury du Prix Françoise Sagan, et Mort sur l’âne.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :