#morceauxchoisis Adela Greceanu, Et si…

L’écrivaine roumaine Adela Greceanu (née en 1975) reçoit en France le Prix Boccace pour la nouvelle « Et si… », parue dans la revue trimestrielle Revista iocan (Bucarest). La nouvelle a été traduite par Mirella Patureau.

Adela Greceanu premiu

« Lorsque j’écris – assez rarement ces derniers temps – pas un instant je ne me demande pourquoi. Lorsque je n’écris pas – souvent, d’ailleurs – pas un instant je ne me demande pourquoi je ne le fais pas. Mais je peux le dire la main sur le cœur : écrire me procure une joie qui ne ressemble à rien d’autre. Lorsque je réussis une phrase, un paragraphe entier, lorsque j’arrive à attraper dans le filet des mots ne fut-ce qu’un caillou – ou autre babiole du genre – je m’en réjouis comme si j’avais attrapé de fait le petit poisson d’or. Lorsque des fils se nouent dans la trame que je tisse page après page, lorsque la fin d’un livre fait écho aux premières lignes et moi, je ne m’en aperçois qu’après le point final, pendant un instant tout prend sens et toutes les peurs disparaissent. » (Adela Greceanu , photo)

Et si… (fragment)

« Elle ne s’est pas encore bien fourrée sous la couette, que le téléphone a de nouveau sonné. Elle a sursauté. « Allez, tu fais quoi, le café est prêt ! ». Geta – Bioénergeta ! Elle est bien folle cette femme-là ! Avoir tant d’énergie à soixante-sept ans ! Ouvrir un magasin dès sa retraite, au lieu de se reposer, de rester tranquille après une vie de travail ! Rester tranquille, Geta ne tient pas en place ! Tu trouves de tout chez moi, dit-elle. De tout pour tous. C’est d’ailleurs le nom de sa boutique sur le boulevard. Car elle est aussi très débrouillarde, elle a trouvé un espace à louer pour son magasin vis-à-vis de l’immeuble où elle habite, c’est-à-dire au rez-de-chaussée de l’immeuble de Sofica. Et c’est comme ça que Geta est devenue patronne. Et sacrée bonne femme, comment s’arrange-t-elle, mais elle a tout le temps du monde dans son magasin. Et qui achète, qui n’entre pas seulement pour regarder, comme Sofica. Elle a réussi quand même à lui vendre toutes sortes de broutilles, à Sofica, allez, je te le fais moins cher, je te déduis la marge commerciale. Et c’est comme ça que Sofica s’est retrouvée avec un bonnet en fourrure, qu’elle a dû porter trois fois en tout et pour tout et avec des masques vénitiens au mur.

La vérité c’est qu’ils sont beaux ces petits masques, ils ne sont pas vraiment vénitiens, vu qu’ils sont made in China, mais ils sont pleins de couleur et égaient un peu le séjour. De tout pour tous ! Eh, ce n’est pas vraiment de tout pour tous. Que des vases, des rideaux, des tapis, des lustres, des produits de nettoyage, de la vaisselle, de la lingerie de lit, du linge de corps, et même, cet hiver elle avait apporté des bonnets. Et si quelqu’un lui demande quelque chose qu’elle n’a pas dans le magasin, elle se démène et lui apporte ce qu’il demande. Bioénergeta ! Sofica lui avait dit : tu aurais dû appeler ton magasin  « Chez La Bioénergeta ». Elle loue une fois par mois un minibus avec trois autres patrons de magasins et ils vont chercher de la marchandise à l’Europe. C’est-à-dire dans l’énorme en gros qui se trouve dans la banlieue de Bucarest, pas en Occident. Le café est prêt, foutaises ! Combien de fois n’a-t-elle pas traversé le boulevard, soi-disant, le café était prêt, et Geta n’avait même pas mis l’eau à chauffer, car elle aime le café turc, elle ne s’était même pas lavée. « Tu t’es au moins débarbouillée ? » « Allez, je mets tout de suite l’eau à chauffer. » Sofica boit aussi du café philtre, mais uniquement en visite, elle n’en fait jamais, car le café n’a aucun goût si on ne papote pas un peu à côté. Et chez elle, personne ne vient jamais. Mais aujourd’hui elle n’y va pas, tant pis si Geta insiste. Et Geta insiste. Quoique, elle irait bien quand même lui raconter à propos de Michulescou. Eh, comme si elle n’avait pas d’autres soucis maintenant que d’aller au bal…

Et si elle y allait ? Et pourquoi elle n’en n’aurait pas envie ? Car elle n’a aucun souci, vraiment. Et des sous pour ça, elle en a, elle achète chaque mois des euros, et en cinq ans elle a réuni une belle petite somme. Ce n’est pas qu’elle touche une grosse retraite, mais elle ne dépense presque rien – les charges de l’immeuble, le téléphone, l’abonnement télé par câble, l’électricité et ce qu’elle dépense pour manger, c’est ça ses frais. Et pour manger, elle dépense très peu, un petit pain lui suffit pour deux jours, un potage lui dure une semaine. S’il ne s’abime pas. Un petit fromage au marché, une tomate, un oignon, deux litres de lait par semaine, ce n’est pas beaucoup comme dépense. Des vêtements, elle en a suffisamment. Elle en achète parfois d’occasion, mais ça aussi très rarement. Pour les chaussures c’est plus difficile. Mais elle a toujours eu de la chance et elle y a trouvé aussi des souliers, des bottes, et des nu-pieds. En bon état, presque neufs, en cuir. Geta lui a dit tant de fois, ma chère, je t’en apporte de l’Europe, des bottes et des souliers, et je ne te demande rien en plus, tu me donnes combien ça coûte là-bas, je ne vais pas faire des affaires sur ton dos. Mais Sofica n’a pas voulu. Car c’est de la marchandise chinoise, de mauvaise qualité. Mais ils en font aussi en peau de bonne qualité, a insisté Geta. De la peau de Chinois, non merci, pas besoin. Les vieux souliers sont toujours les meilleurs, qu’est-ce que ça fait s’ils ont déjà été portés, suffit de voir combien de fois elle a trouvé d’occasion, elle qui est si difficile.

Elle aimerait bien aller chez Geta, lui raconter à propos de Michulescou. Seulement Geta ne l’écoute jamais. Elle parle tout seule. Elle n’a la tête qu’à ses affaires. Une fois, Sofica lui a raconté qu’elle avait mal au genou, qui était enflé et Geta ne la regardait pas plus qu’un lustre dans un magasin. Et encore, ses lustres, elle les observe les dépoussière tous les deux jours. « Tu entends ce que je te dis ? » s’était écriée alors Sofica. « Je t’entends, Je ne suis pas sourde ». « T’es pas sourde, mais pas attentive non plus. Qu’est-ce que j’ai dit ? » « Des trucs à toi, qu’est-ce que tu pourrais me dire d’autre ? C’est pour ça que tu viens chez moi. Tu me 23 racontes tes trucs, moi je te raconte les miens. » « T’as raison », avait dit Sofica, manière de laisser tomber. Que faire, elle est comme ça Geta. Elle ne peut pas se fâcher contre elle, elles sont amies d’enfance, camarades d’école, et Geta, si ahurie qu’elle soit, elle est drôle, elle la met toujours de bonne humeur et lui donne de l’énergie. Sauf si Ionica, son mari, est dans les parages. Car Ionica est capable de la rendre dingue. Si elle le voit de loin dans la rue, elle rentre vite dans le premier magasin ou rebrousse chemin. Une fois il l’a vue quand elle a changé de chemin, et à la première occasion il lui a dit : je t’ai vue sur le boulevard et tout d’un coup t’as tourné le dos et t’as disparu entre les immeubles. Elle s’en doutait un peu qu’il l’avait vue, et même qu’il avait compris qu’elle avait rebroussé chemin pour l’éviter, mais elle espérait qu’il ne dirait rien. Ça devait être le jour où j’avais oublié mon portemonnaie à la maison, avait-elle répliqué sereinement, ces temps-ci j’oublie tout le temps quelque chose, c’est l’âge, que veux-tu ? Et même, une fois je suis rentrée parce qu’il me semblait que j’avais oublié de fermer le gaz, avait-elle rajouté. Il lui est bien arrivé aussi de rentrer après à peine dix pas sur le boulevard, quand elle a cru que ses jambes ne la porteraient plus jusqu’au pain, ou qu’il faisait trop chaud ou trop froid, mais ça, elle ne l’a pas dit, ni à Ionica ni à Geta. »

 

 

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