#GrandEntretien Alexandru Călinescu : « Le français et ses acrobaties, cette langue dans laquelle il m’arrive de rêver… »

Le 14 juillet oblige, francophones et francophiles de tous horizons s’inclinent, font une révérence. Mais Alexandru Călinescu aime la France depuis toujours. Cultivée chaque jour, cette passion est devenue métier et le métier, vocation.calinescu

Professeur des universités pendant une cinquantaine d’années, éperdument francophone et francophile, Alexandru Călinescu est l’auteur de nombreuses études littéraires. Spécialiste de littérature française, il a enseigné à l’Université Cuza de Iasi, en Roumanie, et à l’INALCO – Institut National de Langues et Civilisations Orientales, à Paris. Lauréat de plusieurs prix en Roumanie, il a également reçu la distinction « Les Palmes Académiques”, en 2000, ou encore le titre de « Chevalier de l’Ordre National du Mérite », en 2004.

Pourquoi la France fascine-t-elle toujours de nos jours? Est-elle décevante aussi? Invité spécial de Zoom France Roumanie, Alexandru Călinescu analyse son amour (lucide) pour la patrie de Flaubert, tout en égrenant en chemin quelques … déceptions. Grand entretien.

Comment êtes-vous arrivé à aimer l’esprit et la culture de la France? Une rencontre providentielle? Un héritage intellectuel familial?

Alexandru Călinescu : Le goût de la lecture, l’amour pour le français et pour la France, je les dois à ma mère. Elle avait fait des études de français et la France représentait pour elle la référence absolue. Je ne parlerai pas ici des difficultés énormes qu’elle a rencontrées dans sa vie ; je dirai seulement qu’elle rêvait d’aller en France et de se promener dans Paris, et qu’elle n’a réalisé ce rêve qu’à l’âge de 70 ans, après la chute du communisme. En plus, elle adorait lire. Enfin, c’est elle qui m’a appris le français. C’était vraiment limite, parce qu’au lycée j’avais étudié l’anglais et je me suis décidé assez tard à suivre à l’université les cours de la section de français. Comme vous voyez, je lui dois tout. Un moment important, une expérience-charnière ? Je crois que ce sont les six semaines que, étudiant, j’ai passées à Paris avec une bourse de l’Alliance Française. C’est à ce moment là que je suis tombé amoureux de Paris, une passion qui n’a jamais été assouvie. Pour un jeune homme de vingt ans, dont c’était le premier voyage à l’étranger, c’était quelque chose d’absolument extraordinaire. Pour les jeunes d’aujourd’hui voyager à l’étranger, étudier à l’étranger, cela arrive fréquemment et s’inscrit dans l’ordre naturel des choses, mais en 1966, pour moi, ce fut (oserai-je utiliser ce mot ? au risque de paraître « ringard » ? oui, en définitive, pourquoi pas) un miracle.

Quels concepts, quelle forma mentis propres à l’esprit français se sont imposés à vous, en fréquentant pendant de nombreux années, en tant que professeur, en tant qu’écrivain et publiciste, la langue et la culture françaises?

Étant, en fin de compte, médiocrement doué pour les langues, j’ai tellement aimé le français qu’il est devenu la langue dans laquelle il m’arrive souvent de penser, de rêver (mais oui), de communiquer. Rien ne saurait ébranler ma conviction que le français a une musicalité et une expressivité exceptionnelles. J’ai toujours aimé aussi l’humour français ; qui se manifeste – entre autres – dans les possibilités pratiquement infinies de faire des jeux de mots. Je ne connais aucune autre langue capable de se prêter à ce genre d’acrobaties verbales. Comment oublier, ensuite, que la France a été le pays des salons (littéraires, mais pas seulement), que le français a été pendant longtemps la langue de la diplomatie ? D’accord, c’est du passé, mais tout ne s’est pas complètement perdu pour autant.

Un exemple d’acrobatie verbale typiquement française ?

Un exemple ? Mais les exemples sont innombrables ! Enfin, voilà une trouvaille d’Alfred Capus qui me vient à l’esprit: « Le silence était si grand qu’on aurait entendu voler une montre« .

Est-ce que la France fascine-t-elle toujours de nos jours? Est-elle décevante aussi?

Ce sont des questions qui n’admettent que des réponses subjectives. En ce qui me concerne, la France me fascine toujours. Pourtant je suis lucide et je sais que ceux qui disent « adieu à la France qui s’en va » n’ont pas complètement tort. En retrouvant Paris en 1990, après une longue, très longue période pendant laquelle je n’ai pas pu sortir du pays, j’ai eu un petit choc : la rue avait changé, le tissu urbain était différent. Evidemment, par la suite on s’y habitue, mais les changements ne sont pas moins évidents. Et encore : comment faire abstraction du fait que Paris est suffoqué par les voitures ? comment ignorer les dérapages du « politiquement correct » ? comment faire l’impasse sur l’hypocrisie des politiques, des journalistes quand il s’agit de sujets « sensibles » ? Mais, enfin, quand on aime vraiment quelqu’un on l’aime tout en étant conscient de ses défauts et de ses faiblesses.

L’écrivain français qui se trouve sur votre table de chevet?

Oh, écoutez, pour ce qui est de la table de chevet je suis plutôt volage … Trêve de plaisanteries : j’ai fait une fois une petite expérience, j’ai inventorié ce qui se trouvait réellement sur ma table de chevet. Le résultat était assez déconcertant. Parce que, par exemple, j’aime lire, avant de m’endormir, deux ou trois chapitres d’un roman policier. Ou bien j’aime relire (c’est une sorte d’hygiène mentale) les pastiches extraordinaires de Jean-Louis Curtis (La Chine m’inquiète et La France m’épuise). Ou encore tel livre sur Paris (ceux de Philippe Meyer sont admirables). J’aime lire des journaux intimes, parce qu’ils permettent une lecture fragmentaire. Je pourrais continuer ce jeu mais une chose est claire : je ne suis pas (je ne suis plus, si vous voulez) le prisonnier d’un seul livre et d’un seul auteur.

Un écrivain surfait? Un auteur oublié injustement? Une personnalité d’aujourd’hui que vous admirez? Une personnalité trop médiatisée qui vous laisse de marbre?

Un écrivain surfait ? Il y en a beaucoup. Mettons Christine Angot. Un auteur oublié injustement ? Jacques Laurent par exemple, romancier et essayiste remarquable. Une personnalité d’aujourd’hui que j’admire ? Disons Alain Besançon (il ya vingt ans j’aurais dit Jean-François Revel). Une personnalité médiatisée qui me laisse de marbre ? Il y en a qui me laissent de marbre (Régis Debray), il y en a d’autres qui me rendent furieux (Philippe Sollers).

Un endroit/ une place/ une rue à Paris ou en France qui vous ont séduit? Un plat? un vin?

calinescu parisLe jardin du Luxembourg, la place Dauphine, la rue Montorgueil, la place du Marché-Sainte-Catherine, la rue des Canettes, la place de Furstenberg, la rue de Tournon, la rue de l’Odéon (photo), le Marais etc., etc. Et aussi Nice, Carcassonne, Auvers-sur-Oise, le littoral breton. Les côtes d’agneau. Et aussi (mais pour cela il faut aller dans le Midi) la bouillabaisse. Le Côtes du Rhône. Et, en été, les rosés.

« En lisant, en écrivant » – une formule de Julien Gracq qui vous correspond parfaitement à vous aussi, si on pense à vos nombreux écrits et chroniques: pourquoi cette boulimie de la lecture?

Je ne sais plus qui a dit (il faudrait que je cherche dans mes fiches…) qu’on peut être quelqu’un de tout à fait fréquentable et n’avoir comme livres chez soi que l’annuaire téléphonique. C’est triste mais c’est vrai. Un autre écrivain a dit (Virginia Woolf, peut-être) qu’on naît avec le goût de la lecture tout comme on naît blond et avec des yeux bleus. C’est peut-être vrai aussi. Difficile de faire la « pédagogie » de la lecture : en tant qu’enseignant je sais de quoi je parle. La lecture suppose une approche patiente, lente, qui permet la rêverie et la réflexion. Notre époque privilégie la vitesse et la communication instantanée. De toute façon, il est évident que nous sommes « conditionnés » par nos lectures. Et aussi, j’ajoute, par l’absence de lectures. Certes, à la place des livres il ya les films, il y a la télévision. Mais, souvent, il n’y a rien. Et là, cela devient dramatique. Malheureusement, je n’ai pas de solution miracle. Et personne n’en a, à ce que je sache.

La célèbre Emma Bovary est un personnage qui semble hanter les écrivains nés après Flaubert – de nombreuses suites ont été inventées, vous avez écrit sur ce sujet-là. Qu’est-ce que le sort littéraire d’Emma et ses mille autres vies posthumes disent-ils sur l’imaginaire français?

Emma Bovary este un personnage qui montre la force extraordinaire de la fiction. Et les « suites » qu’on a écrites, en focalisant parfois  sur les autres personnages du roman, sont autant de confirmations de cette force de la fiction. C’est ça qui me paraît fascinant.

De quelle manière l’amour que les Roumains portent à la France depuis au moins deux siècles peut-il être fertile et créatif de nos jours?

Cet amour sera créatif et fertile si le français retrouve sa place privilégiée. Sinon, il est ridicule de prétendre que nous faisons partie des pays « francophones ». Il ne faudra pas oublier le rôle décisif qu’a joué la France dans l’histoire de la Roumanie et le rôle non moins décisif qu’a joué le français dans la formation da la langue roumaine moderne. Et, enfin, il faudra retrouver cette ferveur qu’avaient les jeunes Roumains qui étudiaient à Paris, à Lyon ou ailleurs et qui se nourrissaient de l’esprit français. Est-ce trop demander ? Qui sait …

Propos recueillis par Cristina Hermeziu.

calinescu coperta

Alexandru Călinescu a publié notamment :

Anton Holban – complexul lucidității –  1972, Caragiale sau vîrsta modernă a literaturii – 1976, Perspective critice – 1978, Biblioteci deschise – 1987, Interstiții – 1998, Adriana și Europa – 2004, Proximități incomode – 2008, O anume idee despre Franța – 2011.

 

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