#lesbonnesfeuilles La Reine Marie de Roumanie, « L’histoire de ma vie »

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„Toute ma vie, j’ai été d’une franchise absolue, voire dangereuse; je ne saurais m’en départir maintenant. Il me fallait aussi déterminer un centre, autour duquel les événements principaux de mon existence pussent se grouper naturellement. Or ce centre m’est tout indiqué : c’est ma vie roumaine, la Roumanie et moi ou moi et la Roumanie, comme on voudra.”

 

(Marie, Reine de Roumanie, „Histoire de ma vie, 1875-1917”, éditions Lacurne, préface, édition et notes par Gabriel Badea-Päun, 2014)

 

 

Gabriel Badea-Paun, Préface: „Autour d’un récit autobiographique royal”.

Zoom sur les pages 11-12:Histoire de ma vie couverture

„Profitant de la faiblesse grandissante de l’Empire ottoman secoué par de nombreux soulèvements nationaux dans ses provinces européennes, la Roumanie proclama son indépendance le 10 mai 1877, puis elle participa aux côtés de la Russie à la guerre contre la Turquie. La victoire russo-roumaine, conclue par le traité de paix de Berlin en mai-juin 1878, apporta la reconnaissance internationale au nouvel État. La Roumanie fut proclamée royaume le 14 mars 1881 et Carol fut couronné le 10 mai. Pour se consoler de l’absence d’un autre enfant, la reine Élisabeth accepta l’adoption de son neveu, le prince Ferdinand de Hohenzollern-Sigmaringen, qui devint l’héritier du trône. Elle se consacra aux lettres et publia, entre 1880 et 1916, sous le pseudonyme de Carmen Sylva, une cinquantaine de volumes de poèmes, romans, pensées ou récits, qui connurent un certain succès à l’époque et furent traduits en plusieurs langues.

Naissance d’un écrivain

MarieWithLiliesLa rencontre de la reine Élisabeth – éloignée de la cour de Bucarest entre 1891 et 1893 pour avoir encouragé un projet de mariage du prince Ferdinand avec une de ses demoiselles d’honneur, mal vu par l’opinion publique roumaine – et de la princesse héritière Marie (photo) – eut donc lieu à un moment peu propice. La découverte réciproque entre l’actuelle reine, momentanément en disgrâce et retirée dans sa famille à Neuwied, et celle qui allait le devenir ne fut pas facile. La description qu’en donne la reine Marie est épique, et sa plume ne s’attendrit guère lorsqu’elle brosse le portrait de Carmen Sylva qui apparaît plus souvent sous son nom de plume que sous celui de reine. La différence d’âge, de tempérament et d’éducation, quelques jalousies personnelles parfois outrageusement aiguisées par les intrigues de membres indélicats de la cour, tout contribua à les séparer pendant un bon moment. Pour détendre l’atmosphère qui devenait de plus en plus conflictuelle entre les deux palais, la cour royale et la cour princière, la princesse Marie eut l’idée de faire savoir à Carmen Sylva, sous la forme de rumeurs voilées, qu’elle avait, elle aussi, commencé à écrire. Élisabeth changea complètement d’attitude à son égard et l’encouragea sincèrement. Leur entente se fit dans le champ des lettres.

« Elle vieillissait, son imagination s’appauvrissait, la mienne arrivait juste à temps pour remplacer la sienne » écrit généreusement Marie dans ses mémoires. « C’était une bénédiction que je fusse en état de tenir la plume. Elle me combla de compliments enthousiastes, me poussa à écrire et, sitôt un de mes contes achevé, elle le traduisait en allemand. Elle m’assura même que mon vocabulaire dépassait le sien en richesse et que je sentais la beauté d’une façon intense et tout à fait spéciale… “Child, child, disait-elle souvent, d’où sais-tu tout cela ? Je n’aurais jamais cru que tu en saches autant.” ».

Et elle l’invita à participer à ses soirées musicales et littéraires qu’elle organisait trois fois par semaine à partir de 1886, qu’elle se trouvât en résidence à Bucarest, à Sinaïa ou à Segenhaus… obligations mondaino-littéraires qui laissèrent à Marie des impressions mitigées. (…)

Marie61Le début de la Première guerre mondiale et les événements qui s’ensuivirent – la neutralité roumaine, la disparition du roi Carol Ier en septembre 1914 et le début du règne de Ferdinand, la mort de la reine Élisabeth en février 1916, l’entrée en guerre de la Roumanie et la défaite de l’armée roumaine devant les troupes des Empires centraux, le repli du gouvernement à Jassy – lui firent privilégier les écrits autobiographiques.

Marie49Elle donna aussi de très nombreuses interviews ou articles autour de la Roumanie, d’un rapprochement nécessaire avec la Triple Entente, des négociations diplomatiques pour obtenir la garantie des nouvelles frontières, etc.

La Roumanie était devenue sa cause, c’est sur elle qu’elle fonda son image. Par opposition à la figure excessivement romantique de la reine poète Carmen Sylva, Marie est une reine guerrière. Sa figure est au centre de l’épopée de la Grande Roumanie. Dans l’imaginaire roumain de l’entre-deux-guerres, son souvenir fut surtout associé à ce moment.”

 

Carmen Sylva, évoquée par la reine Marie de Roumanie. Zoom sur la page 223:

Carmen SylvaCarmen Sylva (photo), poète, considérait toute chose à travers le prisme de son imagination romanesque. Ardente, enthousiaste, d’un tempérament impétueux, elle manquait de discernement et de perspicacité, et voyait tout en beau. C’est pourquoi, pendant toute sa vie, quelque peu tragique et orageuse, elle devint la proie facile de ceux qui abusaient de sa généreuse crédulité. N’ayant pas d’enfants, elle aimait à s’entourer d’un essaim de jeunes filles, qui, accroupies à ses pieds et exaltées par son langage inspiré, étaient en admiration constante devant elle. Elle se voyait comme une châtelaine des temps passés qui, à certaines heures de la journée, faisait filer, coudre ou broder autour d’elle. Le monde lui paraissait une vaste scène de théâtre où elle tenait dans toutes les pièces le rôle principal, figure tragique mais bienveillante, pleine de pitié pour les misères de l’humanité. Jeune encore, elle avait déjà les cheveux tout blancs. Le regard de ses yeux intensément bleus vous pénétrait. Elle riait souvent et laissait voir des dents d’une blancheur éclatante ; mais son rire contrastait d’une manière frappante avec l’expression tragique de ses yeux. Elle n’avait jamais passé pour une “beauté”,mais il se dégageait d’elle un charme ensorcelant dont il était impossible de ne pas subir la fascination, au premier abord du moins. Pour les jeunes, elle avait l’attrait d’une légende. Sa voix, extrêmement mélodieuse, ajoutait à son charme. Elle n’inspira pas de passions, mais elle sut se faire admirer. Ce pathétique, ce je-ne-sais-quoi de tragique qui émanait d’elle, donnait à tous ceux qui l’approchaient le désir d’alléger le fardeau qu’elle portait.

“Le caractère, c’est la destinée”. La nature de Carmen Sylva la poussait au sacrifice de soi-même. Elle dramatisait tout, même les événements les plus naturels de la vie quotidienne. On ne saurait imaginer deux êtres plus différents que Carmen Sylva, la poétesse inspirée, et le roi Carol, son seigneur et maître, l’homme sévère, l’homme de devoir, manquant d’humour et pour lequel n’existaient ni caprice ni faiblesse. Et, dans ce ménage extraordinaire, venu en tiers, Ferdinand, le timide, le modeste petit sous-lieutenant de Potsdam, presque adolescent, mais lui aussi, imbu de l’esprit allemand de devoir et de hiérarchie. Doux, aimable, sentimental et affectueux par nature, il doutait de ses capacités ; c’était un être facile à dominer, prêt à reconnaître la supériorité des autres, bien qu’il fût susceptible et fier.

Fragments extraits de l’ouvrage Marie, Reine de Roumanie, „Histoire de ma vie, 1875-1917”, Avec un avant-propos de SAR la Princesse Marie de Roumanie, préface, édition et notes par Gabriel Badea-Päun, Paris, Éditions Lacurne, 2014. Toutes les photos proviennent de l’archive de Gabriel Badea-Päun.

Gabriel Badea Paun

 

Gabriel Badea-Päun est un historien d’art français d’origine roumaine. Il a publié notamment : Le style Second Empire. Architecture, décors et art de vivre, Paris, Citadelles et Mazenod, 2009,  Prix Second Empire de la Fondation Napoléon 2010; Portraits de Société XIXe – xxe siècle, Paris, Citadelles et Mazenod, 2007, Prix du cercle Montherlant-Académie des Beaux-Arts 2008.

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