#carteblanche à Jean Michel Bérard : «Iulia Hasdeu, Panaït Istrati, traits d’union entre nos deux pays… »

Voici un ouvrage qu’il faut saluer par la constance de sa qualité, malgré le peu d’échos qu’il reçoit : « Littérature roumaine. L’Entre-Deux Guerres. Tome III », publié par Andreia Roman aux éditions Non-Lieu.

Andreia Roman

Depuis trois ans déjà, Andreia Roman publie cette vaste fresque de la littérature roumaine, sous forme d’anthologie et dans une édition entièrement bilingue, le texte original roumain sur la page de gauche et sa traduction française en regard. Le premier volume était consacré à la littérature roumaine des origines à 1848, le second s’étend de l’époque des grands classiques à la Première guerre mondiale, et ce volume-ci s’attache à la période interbellique, la plus féconde et la plus variée. Une époque où les relations franco-roumaines étaient les plus étroites, et où Bucarest était surnommé «le Petit Paris». Un quatrième tome est annoncé pour le mois de juin 2013, et traitera de l’époque moderne. L’ensemble constitue une sorte de « Lagarde et Michard » de la littérature roumaine, avec pour chaque auteur un portrait, une notice biographique, et de larges extraits d’une ou de plusieurs de ses œuvres. Mis à part George Calinescu en Roumanie en 1940, une telle entreprise n’avait jamais été tentée, et surtout pas en édition bilingue.

Toute anthologie est un choix. C’est douloureux, mais c’est la règle. Un choix d’auteurs, et un choix de textes parmi les auteurs retenus. Elle permet de proposer des extraits significatifs d’ouvrages inédits, ou qui ont été publiés en langue française en leur temps, comme «Ion» de Liviu Rebreanu, et qui sont complètement et injustement tombés dans l’oubli de ce côté-ci de l’Europe, et que l’on ne trouve plus que chez quelques très rares bouquinistes.

La Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre froide ont eu raison des fragiles passerelles jetées entre nos deux pays. Car les auteurs phares de années 1930, comme Camil Petrescu ou Liviu Rebreanu, ont été largement publiés dans notre pays, et ont vu leurs ouvrages sur les tables des libraires parisiens. Mais une fois leurs tirages épuisés, ils ont été oubliés. Ensuite, on s’habitue à vivre avec un horizon limité, une demi-Europe, et si l’on se gargarise de la chute du Mur de Berlin, le Rideau de fer est toujours présent dans les esprits. L’autre Europe est toujours « altérité ». Notre Europe s’arrête à Vienne. Au-delà, s’étend une steppe inconnue et mouvante que l’on désigne par « pays de l’Est », par commodité, pour éviter d’avoir à se poser des questions délicates.

Panait Istrati

S’attachant à créer un ensemble cohérent, l’anthologie exclut d’office les écrivains inclassables, comme Panaït Istrati (photo). C’est compréhensible, mais puisqu’une anthologie bilingue a pour objet de jeter un pont entre deux mondes, rendons ici justice à Istrati qui n’aura été que cela dans ses livres comme dans sa vie. Écrivain roumain de langue française, lui, l’ami de Romain Rolland, de Joseph Kessel (un autre passeur), et de Nikos Kazantzaki , a écrit toute son œuvre, bouillante et généreuse, profondément roumaine, directement dans la langue de Molière, et ne l’a traduite qu’ensuite pour la mettre à disposition de ses compatriotes. Inclassable, l’écrivain-vagabond, « l’homme qui n’adhère à rien », ainsi qu’il se définissait lui-même, l’était également en politique, et son engagement communiste, puis son rejet viscéral, à son retour d’URSS, de l’idéal dévoyé, l’on rendu infréquentable de tous côtés.

Écrivain français pour les Roumains, roumain pour les Français, Istrati qui s’était attaché à révéler sa dimension d’homme sous les croûtes des préjugés aura été, au-delà de sa mort, victime des implacables colleurs d’étiquettes…

Jusqu’au cimetière Bellu, à Bucarest, où il repose, sa tombe est à l’écart du carré des écrivains, sous les arbres, loin des foules qui se pressent autour de la sépulture de Mihai Eminescu.

Iulia Hasdeu

Dans le second volume déjà, j’aurai personnellement ajouté un autre brillant trait d’union franco-roumain : Iulia Hasdeu (photo). Bien sûr, son contemporain Mihai Eminescu, qui domine toute la poésie roumaine de sa haute stature, l’a éclipsée. Enfant prodige, sa courte vie d’étoile filante (1869-1888) fait penser à celle de Marie Bashkirtseff, mais une Marie Bashkirtseff qui ne se serait consacrée qu’à la poésie… écrite avec la même aisance dans les deux langues française et roumaine.

Son érudition et son talent ont stupéfié ses professeurs à la Sorbonne où elle étudiait. «Quand j’ai feuilleté les œuvres, même la surprise s’est changée en ravissement. Comment une aussi jeune fille est-elle arrivée à cette élévation de pensée, à cette délicatesse de sentiment, à cette finesse d’observation, à cette sûreté de style ! Je ne cherche plus, je lis, ému, extasié…» raconte Emile Boutroux, Professeur au Collège de France.

A 19 ans, c’est autant l’épuisement que la phtisie qui emporte Iulia Hasdeu. Nos lecteurs parisiens auront une pensée pour elle en passant devant le n°28 de la rue Saint-Sulpice, où un bas-relief en bronze à l’effigie de la poétesse trop tôt disparue rappelle : «cette maison garde le souvenir d’un grand esprit».

L’autre difficulté est de rattacher à la période interbellique des auteurs qui ont débuté leur carrière littéraire à cette époque, mais dont l’essentiel de l’œuvre a été écrit après guerre, comme pour le romancier Mihail Sadoveanu, ou le prosateur et historien des religions Mircea Eliade.

La Grande guerre a coûté la vie à 700.000 Roumains et modifié profondément tant les mentalités que les structures de la société roumaine. Le pays vainqueur sort agrandi de nouveaux territoires, et la Grande Roumanie dont la population a doublé compte des populations allogènes importantes. A ce brassage s’ajoute la proximité culturelle avec la France, renforcée par la fraternité d’armes. C’est comme si la Roumanie, qui avait toujours souffert de son retard et de sa mise à l’écart de l’Histoire, se trouvait enfin synchrone avec l’Europe occidentale et son époque.

Ainsi la période interbellique représente l’apogée du roman psychologique roumain. Ces romans  sont de plus en plus présents grâce au travail patient des traducteurs, et le lecteur français n’a plus l’excuse de la langue pour lire les principaux chefs-d’œuvre de Mihail Sebastian, Hortensia Papadat-Bengescu, Camil Petrescu, Gib Mihaescu, Liviu Rebreanu ou la prose fantastique de Mircea Eliade, porte d’entrée plus accessible à son œuvre philosophique ardue.

Ce livre se veut aussi bien un catalogue pour faire ses choix de lectures, panorama de la création littéraire roumaine depuis les origines, que manuel de l’étudiant en langue roumaine ou en littérature. Surtout, cette vaste fresque en bientôt quatre volumes oppose à ceux qui voudraient nous persuader que la Roumanie est un pays de second ordre, avec une culture périphérique, le meilleur des démentis.

Jean-Michel BERARD

Article paru dans «B.I. Balkans-Infos» n°185, mars 2013.

Jean Michel Berard

Jean-Michel BERARD : « On ne devrait pas sous-estimer le pouvoir des livres. C’est l’un d’eux, à la confluence de la littérature et du voyage, qui me mène en Roumanie, en 1990, six mois après la chute sanglante de Ceaușescu. J’ai 20 ans. C’est une rencontre déterminante.

28 ans ont passé, mais pas les allers et retours entre les deux pays, le pays natal et le pays choisi. La Roumanie est mon problème. Avec pour motivation constante, au-delà de l’apprentissage d’une langue, d’accéder à un imaginaire collectif.

J’ai envoyé un jour quelques impressions d’entre le Dniestr et la Tisza au mensuel «B.I. Balkans-Infos», une publication née de la rencontre de deux journalistes, Louis Dalmas (qui a dirigé pendant 10 ans la plus importante agence de reportage du monde) et Kosta Christitch (ancien journaliste au quotidien « Le Monde », puis à l’hebdomadaire « Le Point ») et d’un constat : le traitement médiatique du drame yougoslave est catastrophique. L’ambition du journal : ré-informer le public francophone sur la Yougoslavie, et plus généralement sur l’autre moitié de l’Europe. Plusieurs écrivains y collaboreront, comme Patrick Besson, Vladimir Volkoff, Komnen Bećirović, Peter Handke, ou le linguiste Maurice Pergnier.

Louis Dalmas me réclame d’autres textes. C’est le début d’une activité mensuelle de chroniqueur qui durera 14 ans, jusqu’à la disparition de Louis Dalmas et avec lui, celle du journal.

Entre-temps, j’ai publié des articles dans « Le Républicain Lorrain », « Les Cahiers de l’Indépendance », « Tvorac grada », et la revue « Géopolitique », fondée par le général Pierre-Marie Gallois et Marie-France Garaud. »

 

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