#entretien Un conte roumain malicieux et…féministe : « La jeune fille plus sage que le juge »

Conte fille 1

À 20 ans d’intervalle, Albin Michel Jeunesse décide de rééditer un très beau conte traditionnel roumain, « La jeune fille plus sage que le juge ». Revisitée par Mariana Cojan Negulesco, cette histoire malicieuse prend la forme d’un album merveilleux, avec de nouvelles illustrations, fraîches et gaies, signées par Cécile Becq.

Le Conte: Un paysan et son riche voisin se querellent. Ils se rendent devant le juge du village qui, pour les départager, les renvoie chez eux avec trois énigmes. Heureusement, la fille aînée du paysan a plus d’esprit que quiconque et saura les résoudre avec une incroyable ingéniosité. Tombé amoureux de la fille à l’esprit si vif, le juge veut l’épouser de suite. Au fil du temps, la perspicacité de sa jeune épouse rend le juge jaloux. Avant qu’ils ne se séparent, elle aimerait garder quelque chose en souvenir : « Tu peux prendre tout ce que tu veux dans cette maison »,  lui répond le juge. Qu’est-ce qu’elle va prendre, la jeune fille plus sage que le juge ?

 

Rencontre avec la traductrice Mariana Cojan Negulesco:

Pourquoi ce choix en tant que traductrice, en sachant que le patrimoine roumain des contes est très vaste ? Est-ce que c’est un conte roumain un peu féministe et d’une certaine manière dans l’esprit du temps ?

Mariana Cojan Negulesco: Lorsque j’ai proposé au milieu des années ‘90 ce conte à l’éditeur, je n’ai pas du tout songé qu’un jour j’en publierai d’autres… Les éditeurs étaient, à l’époque, réticents, frileux, devant cette inconnue qui leur tombait dessus : le trésor culturel est-européen. Les éditeurs redoutaient sou­vent un anthropomorphisme, qu’ils pensaient excessif, ainsi qu’un certain penchant pour la cruauté. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussée à insister dans mes démarches. J’avais déjà présenté à certains éditeurs des adaptations tirées des contes de Ion Creanga, mais ils les avaient trouvés – je m’en souviens – « cruels »… Je me suis évidemment posé la question si « La Chèvre et ses trois biquets » était plus cruel que « Le Petit Poucet »… C’est ainsi que j’en suis arrivée à chercher des histoires à rebondissements, aux personnages plus astucieux, moins « cruels »  🙂 .  Et puis dans un monde ou l’homme dirige, dicte et pense avoir toujours raison, c’est bon de voir qu’une jeune fille peut être plus intelligente qu’un juge…

Vous avez beaucoup d’expérience en tant que traductrice, dans plusieurs domaines et plusieurs genres. Est-ce qu’il y a des  exigences particulières quand on traduit un conte? Lesquelles?

Écrits dans une langue ancienne et colorée, et imprégnés d’éléments traditionnels folkloriques, les contes roumains abondent en régionalismes succulents, voire, parfois, en archaïsmes, très chers au lecteur roumain, mais qui rendraient difficile la lecture d’une traduction proche du texte. J’ai dès le début choisi  – au bénéfice du lecteur contemporain, français ou roumain francophone – d’adapter les textes retenus sans en modifier essentiellement le contenu. Ainsi le récit est bonifié, devenant attrayant et actuel. En éliminant les régionalismes, les archaïsmes, dans la forme, et en réinventant certains faits, gestes et propos, voire en changeant le fil conducteur de l’histoire, je me suis permis de donner à ces histoires une nouvelle vie, plus moderne, les rendant accessibles et agréables au lecteur d’aujourd’hui.

L’objectif suivi est d’inciter la curiosité du lecteur francophone, jeune ou moins jeune, afin de se lancer à la découverte d’un univers nouveau, d’un monde étrange et inconnu. C’est la raison pour laquelle j’ai assumé leur réécriture, en signant ce nouvel habillage, non sans avoir précisé la source du conte. Dans les éditions bilingues, j’ai toujours inséré un Avis au lecteur, pour l’en prévenir. D’ailleurs, je n’utilise pas le terme de traduction lorsque j’évoque les histoires roumaines que j’ai fait paraître en français.

Vous avez également adapté des contes d’Ion Creanga, l’un des plus grands écrivains classiques roumains, dont on dit que la langue, d’une saveur particulière, reste intraduisible. Qu’est-ce que l’univers des contes roumains pourrait-il apporter aux lecteurs francophones, petits ou grands? Comment dépasser, dans ce domaine, le mythe de l’intraductibilité ?

 

Mariana Cojan Negulesco: Si on suit la théorie interprétative, tout est traduisible. Les textes de Ion Creanga (1839‑1889), auteur cher au cœur du peuple roumain, pour avoir bercé les rêves de tant de générations d’enfants grâce à son talent inégalé de conteur, pourraient être traduits, en transposant le ressenti d’une culture – dans notre cas, paysanne, campagnarde – à l’autre. Cependant, cela reviendrait à dire : absence de réactualisation, de modernité par conséquence, absence d’attractivité et donc, absence de lecteurs. Or, l’enjeu, évident pour tout écrivain/traducteur, est celui de se faire lire. Surtout, de nos jours, quand le numérique l’emporte sur le livre objet.  La littérature pour enfants en Roumanie commence en ce moment à se détacher de la tradition des contes d’autrefois. Quand je dis autrefois, je fais allusion à la tradition du 19e siècle. Tous les enfants roumains connaissent par cœur des passages entiers de contes recueillis, inventés parfois, de Ion Creanga, dont on a préservé jusqu’aux traits de langage les caractéristiques de la région de Moldavie. La langue des contes de Creanga n’est pas « mise à jour » par les éditeurs roumains qui se contentent de reproduire fidèlement les anciens textes. Le monde a évolué, et nous avec lui.

Un très beau conte que vous aimeriez traduire? Un personnage fascinant et…. intraduisible?

J’aimerais faire publier un jour Harap Alb… Je l’ai déjà proposé, mais il y a trop de choses, à commencer par le titre, qui créent des difficultés à sa parution. Il ne faut pourtant jamais dire jamais…

On peut lire « La Jeune Fille plus sage que le Juge » à  partir de quel âge ?

Dès 7 ans. C’est un conte merveilleux, pour bons lecteurs  🙂 .

Propos recueillis par Cristina Hermeziu 

Rencontrez l’auteur:

Mariana Negulescu

Mariana Cojan Negulesco signe le conte-album « La Jeune Fille plus sage que le Juge » (éd. Albin Michel Jeunesse 2018) le dimanche 2 décembre, de 16h à 18h, au Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil, et le samedi 15 décembre 2018,  de 11h à 13h, à la Librairie Mots et Motions de Saint-Mandé.

Le vendredi 14 décembre à 16h elle participe, aux côtés des traducteurs Laure Hinckel et Philippe Loubière, à la rencontre « De la réalité au merveilleux » à la Médiathèque de Saint-Denis. Cette escale littéraire fait partie du projet itinérant « La Tournée des traducteurs », événement Saison France Roumanie conçu par Laure Hinckel et Cristina Hermeziu, avec le soutien de l’Institut Culturel Roumain.

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