« Bucarest se mérite ». Grand entretien avec Grégory Rateau, journaliste, voyageur, écrivain.

« Bucarest se mérite », assène Grégory Rateau et on ne peut que le croire sur parole. Installé dans la capitale roumaine depuis quelques années, le rédacteur en chef du média « LePetitJournal.com Bucarest » se fait un plaisir de rencontrer des gens, de dénicher des coins de charme, de mettre des mots inspirés sur ses émerveillements ou ses déceptions au gré des ballades à travers le pays. A la rentrée, son livre de voyage « Hors-piste en Roumanie » va sortir en version roumaine chez Polirom.

Zoom France Roumanie vous propose de découvrir l’ (auto)portrait d’un écrivain-voyageur de la même fibre qu’un Panait Istrati, certes épris de la Roumanie mais également lucide dans le regard qu’il porte sur la société roumaine d’aujourd’hui. Journaliste expérimenté et voyageur éclairé, Grégory Rateau égrène quelques clichés tenaces sur le pays et n’hésite pas à pointer du doigt ceux qui sont tout simplement vrais. Grand entretien.  (Cristina Hermeziu)

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Que faites-vous à Bucarest, Grégory Rateau ? Vous avez beaucoup voyagé. Pourquoi la Roumanie ?

Grégory Rateau : Difficile. Je dois commencer par l’Irlande si vous le permettez. J’y ai vécu durant un an, je travaillais dans des fermes isolées sur les hauteurs, je m’occupais des animaux, je travaillais de mes mains et à mon retour à Paris, j’ai déprimé sévèrement d’être ainsi coupé de cette nature, de cette simplicité où absolument tout autour de nous devient poésie. Ma seule option était donc de repartir et de découvrir d’autres territoires « sauvages ». Je suis donc venu faire des treks ici car ma fiancée est roumaine et libanaise. Nous avions déjà exploré le Liban par le passé pour y faire un court-métrage produit par le CNC mais la Roumanie elle ne voulait pas vraiment me la faire découvrir. J’ai donc insisté et elle ne l’a pas regretté. Elle a été agréablement surprise d’explorer le Delta avec moi, de se perdre dans les forêts, les montagnes, les villages, d’aller chez l’habitant et de reparler cette langue presque oubliée, une véritable réappropriation de sa culture. De retour, on nous a proposé de faire une série de documentaires en Roumanie, nous avons donc saisi l’occasion et préparé nos bagages sans réfléchir. Au bout de trois mois, le projet est tombé à l’eau mais notre désir de rester et d’explorer le territoire, lui, était toujours là. J’ai donc décidé de vivre ici, de me consacrer à ma passion première, l’écriture, et de laisser tomber le cinéma, un art pour lequel j’avais bataillé depuis mes 16 ans et qui demandait de la patience, des qualités de vendeur, plus que de la créativité.

Vous êtes rédacteur en chef du média « LePetitJournal.com Bucarest ». Cette aventure journalistique vous a-t-elle procuré des joies, vous a-t-elle posé des défis ?

Des rencontres surtout et donc de beaux moments d’échanges pour apprendre et confronter les points de vue. Le plus souvent mes interviews sont des prétextes pour faire la lumière sur des personnes dont l’activité ou l’expérience m’intéresse, me donne le désir d’aller à leur rencontre. Je voulais que les Roumains qui sont partis soient fiers de leur histoire, de leur art, qu’ils voient également, à travers le regard d’un étranger, leur pays sous un angle différent. Je pense qu’il est important de se réconcilier avec ses racines, vivre à l’étranger est une source d’apprentissage incroyable mais il est nécessaire de ne pas renier l’endroit d’où l’on vient, d’accepter que le hasard ou le destin, à vous de voir, vous a mis à cet endroit, à cette époque, dans cette famille, pour une raison que vous allez peut-être mettre une vie à comprendre ou à accepter.

Des défis? En deux ans, l’édition du LePetitJournal.com de Bucarest est passé premier et est toujours dans le top 5 des autres éditions à l’international, ce qui valorise notre édition un peu partout dans le réseau du média. Nos partenariats s’agrandissent et notre visibilité sur le net n’a jamais été aussi grande. Au-delà du plaisir de voir son travail reconnu, je le vois surtout comme une chance de pouvoir me rendre utile avec mon équipe et à notre petite échelle, de dire aussi aux autres : et bien, la Roumanie, a aussi des choses à vous dire, à vous faire partager, des choses à valoriser. Vous n’imaginez pas le plaisir que cela représente pour moi et mes collègues au média de voir des Roumains nous dire « merci on redécouvre notre pays » ou des étrangers m’écrire qu’ils souhaitent découvrir la Roumanie suite à nos articles.

Quels seraient d’après vous les clichés les plus tenaces autour des Roumains ? Lesquels sont vrais ?

Et bien ceux que l’on véhicule le plus en France, qu’ils sont des voleurs, des gens agressifs sans foi ni loi. Je peux le crier haut et fort, je ne me suis jamais senti autant en sécurité qu’ici, en Roumanie, et je suis allé un peu partout. Je viens de la banlieue du 93, Clichy-sous-bois pour être plus précis, j’ai grandi au milieu des tensions et des violences qu’elles soient physiques mais aussi psychologiques. Je devais toujours regarder derrière moi dans la rue, le métro, la cour de récréation alors vous comprendrez qu’ici je suis un peu à Eurodisney (rires). Pour ceux qui connaissent un peu mieux les Roumains, on parle d’une grande qualité d’accueil, une belle ouverture à l’autre. Je nuancerai un peu la chose car la diversité n’existe pas vraiment en comparaison avec mon pays donc les Roumains n’ont pas l’habitude d’être confrontés à « l’autre » et parfois leur sens de la politesse peut laisser à désirer si l’on compare avec d’autres pays européens même si, là encore, cela dépend de l’endroit où l’on se rend en Roumanie, de la région que l’on explore et des gens au cas par cas. Généraliser est un danger, on évite de le faire en voyageant beaucoup justement, on cesse de vouloir imposer sa propre culture même s’il m’arrive en toute honnêteté de le faire de temps en temps (rires). Prenez par exemple le Maramures ou le Delta du Danube, nettement plus touristique, et bien, là-bas l’accueil des étrangers est devenu un business. Le risque est de perdre cette authenticité qui fait la richesse de ce pays. Maintenant les mentalités évoluent encore difficilement sur certains sujets un peu tabous, comme la situation des Roms et les droits et libertés des homosexuels, je ne juge pas mais je ne peux pas non plus tout cautionner.

Quel regard portez-vous sur la société roumaine d’aujourd’hui ?

Un regard plein d’optimisme car je crois qu’il est important de l’être pour influer sur les choses en bien. Il ne s’agit pas de dire: je suis réaliste et donc pessimiste, je crois que l’on peut être lucide sans rajouter de l’huile sur le feu. L’optimisme, l’énergie positive sont des prémices efficaces à l’action, agir donc et non pas tout critiquer, mettre en lumière ceux et celles qui essayent de faire bouger les choses, plutôt que de les enfoncer, de tuer dans l’œuf toutes les belles initiatives et de mettre le doigt seulement sur ce qui va mal. Parfois, il faut se demander pourquoi notre société fait l’apologie de ce scepticisme, de cette passivité, je pense que c’est pour mieux nous rendre serviles. Nous l’avons vu, il y avait ceux qui critiquaient les Roumains descendus dans la rue pour manifester contre la corruption et ceux qui étaient dans cette rue aux premières loges et cela même par moins 15 degrés. Moi je serai toujours aux côtés de ceux qui agissent mais qui le font dans le respect de l’autre et sans colère, sans agressivité. Tout est possible, ensemble on peut absolument tout, la preuve…

Soyez notre guide, pour découvrir en votre compagnie une Bucarest de charme ou peut-être une ville décevante ?…Quels sont vos endroits de prédilections ? les lieux que vous fuyez ?  

Bucarest est une ville qui se mérite, elle n’essaye pas de séduire le voyageur, c’est au voyageur d’aller à sa rencontre, d’apprendre à la connaître et de la courtiser avant qu’elle ne se dérobe à lui. Oui il faut aimer le joyeux chaos, accepter de flâner entre des maisons exceptionnelles aux styles brancovenesc ou art déco, souvent abandonnées, et des blocs gris et sales, pour en apprécier toute l’incohérence et le malaise urbain, les plaies encore ouvertes de son histoire. Si on y regarde de plus près, on peut aussi y trouver des jardins cachés, des lieux réhabilités par des artistes à la recherche de solidarité et de rendez-vous alternatifs. Bien sûr cette ville a besoin de l’aide de l’état, que les autorités en place se mobilisent pour réduire son trafic, sa pollution, sauve ses bâtiments, les consolident en cas de tremblement de terre. Malgré cette incohérence, cette fragilité, la ville bouillonne, se transforme, elle devient le terrain des jeux des explorateurs de tous bords et quand on est un peu aventurier dans l’âme, on ne peut qu’apprécier toutes ces contradictions et se dire qu’on l’aime finalement cette ville et même avec ses malformations.

J’aime me balader entre ses maisons, me prendre des branches dans le visage dans le quartier Icoanei, vers Foisorul de foc, m’arrêter à une terrasse dissimulée au fond du jardin d’une vieille maison, flâner à Cotroceni en me surprenant à me dire que je suis au milieu d’une capitale européennes en train de marcher dans ce quartier résidentiel entouré de parcs, de villas, de jardins, … Je ne peux apprécier celle ville qu’en marchant, en prenant mon temps.

Je déteste le vieux centre, sa prostitution à tous les niveaux, sa musique assourdissante et parfois la bêtise des touristes qui viennent consommer les êtres et les bières sans relever les yeux vers la beauté qu’ils ont pourtant à portée de main. Je peux être très dur sur ce sujet comme je l’étais lors de tous mes treks, surtout au Népal où je fuyais ce type d’énergumènes.

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« Hors-piste en Roumanie » va sortir bientôt en langue roumaine. Quel miroir tendez-vous aux lecteurs de votre livre ?

Je réponds surtout à un désir, celui de mes lecteurs roumains francophones de pouvoir l’offrir à leurs amis et familles ne pouvant pas tous parler le français ou assez bien. Mon éditeur chez Polirom est enchanté de montrer autre chose de son pays. Nicolas Bouvier est ma référence quand on aborde ce type de littérature, autour du voyage, du vivre ailleurs. Pour lui le voyage rince, on y trouve souvent autre chose que ce que l’on était venu y chercher au départ. Le livre invite donc à cette errance, à se laisser égarer pour mieux se retrouver, son « héros » est un paumé, celui que j’étais et que je suis sans doute aujourd’hui, un rêveur. Le lecteur est invité à le suivre dans ses déambulations incertaines, ses découvertes, et à explorer un pays de l’intérieur mais surtout à plonger avec lui dans les premières perceptions, celles de l’enfance, de celui ou celle qui ouvre les yeux sur le monde pour la première fois. La Roumanie m’a aidé à ouvrir les yeux, à me consacrer à l’écriture de manière sérieuse et structurée. Je lui dois donc bien cela, la boucle est bouclée. Je continue à écrire sur la Roumanie, des chroniques radiophoniques mais « mon premier roman » qui sortira chez Maurice Nadeau à la rentrée 2020 se passera, quant à lui, à Tripoli, au Liban.

Pourquoi voyagez-vous ?

Pour me retrouver, adopter un autre rythme, rompre avec mes habitudes balisées et pour aller à la rencontre de l’autre.

Pourquoi écrivez-vous ?

Pour ne pas laisser se perdre le souvenir des êtres et des choses, pour donner du sens à ce qui n’en pas en apparence, pour me raccrocher à l’instant présent de l’écriture alors que j’aborde toujours des instants volés au passé. L’écriture me fait sortir du temps et de l’espace pour plonger en moi-même et vivre ici et maintenant loin du regard des autres.

Vous êtes aussi cinéaste. Quelle serait l’image que vous garderiez avec vous si vous deviez quitter la Roumanie pour d’autres horizons, vers d’autres projets ?

J’ai abandonné le cinéma mais les images que je garderai seraient celles du visage de mes amis. On parle d’un pays, d’une ville, mais on oublie que sans les gens qui l’animent, ceux qui vous font rire, pleurer et aimer, tous les lieux sont vides de sens. Le cinéma est un art assez morbide quand j’y pense, comme le disait Orson Wells, les lieux où l’on tourne sont comme vidés de leur essence, semblables à des tombes. La littérature, au contraire, leur redonne vie parfois.

Petit questionnaire de Proust 

  • 16832019_10155077039099901_3740195496971379224_nParis ou Bucarest ? Pourquoi ?

Grégory Rateau : Bucarest, pour mes amis que j’aime et la liberté que j’y trouve et le sens que je donne à mon travail ici. Je vis aussi dans une maison de famille à la campagne, cette tranquillité-là n’a pas de prix.

  • Le plat roumain préféré ? et le plat français préféré ?

Les sarmale. Pour la France, mes racines du sud-ouest du côté paternel m’imposent de choisir la saucisse de Toulouse avec du vinaigre, accompagnée d’aligot.

  • L’écrivain roumain qui vous parle ? l’écrivain français qui se trouve sur votre table de chevet ? 

Panait Istrati. Romain Rolland, ce dernier a d’ailleurs permis à Istrati de devenir écrivain, il n’y a vraiment pas de hasard.

  • Le film roumain qui vous a marqué ? le film français ?

Mère et fils de Călin Peter Netzer, la relation mère-fils est captivante au cinéma, je repense à Mamma Roma de Pasolini mon préféré de lui. Pour la France, sans hésitation, Le feu follet de Louis Malle adapté du roman du très controversé, Drieu la Rochelle, avec la musique d’Erik Sati. Mon rapport avec la ville de Paris pourrait se résumer dans ce film et dans ce livre, la même mélancolie amoureuse, la nostalgie d’un monde que l’on n’a pas connu mais qui, pourtant, continue de nous hanter.

  • La blague roumaine la plus drôle ?

J’aime beaucoup les expressions roumaines surtout car elles en disent long sur les mentalités d’un pays. « L’habit fait l’homme » alors qu’en France on dit absolument l’inverse « L’habit ne fait pas le moine. » (rires).

  • La rencontre la plus surprenante en Roumanie ?

Mon ami Gigi, un homme avec un cœur en or et qui est devenu un peu comme mon père de substitution. Il m’a montré « sa Roumanie intime », il connait la nature comme sa poche et la préserve, son amour de son pays m’a fait tomber amoureux à mon tour. Mon ami Laurent qui dirige sa propre revue, quand je suis un peu lassé de vivre loin de chez moi, il me redonne l’énergie nécessaire pour apprécier ce que j’ai tout autour de moi ainsi que les gens qui sont là à mes côtés pour partager de beaux moments de convivialité.

  • Un mot en roumain ?

Carte (rires). [« livre » en roumain]

  • Merci (ou mersi) beaucoup !

Cu plăcere.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

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2 commentaires sur “« Bucarest se mérite ». Grand entretien avec Grégory Rateau, journaliste, voyageur, écrivain.

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  1. Cher Gregory,
    J’ai parcouru deux fois avec soin et plaisir ton grand interview..
    Tout d’abord recois mes feliciations pour l’expression BUCAREST SE MERITE!
    C’est un trouvaille journalistique excellent refletant tres bine la realite roumanie..
    En ce qui concerne les cliches des Francais sur la Roumanie j’ai ete un peu decu par ta manque de connaissance du sujet…On aurait pu discuter longuement sur les cliches roumains concernant la France et les Francais…
    Chaque pareil cliche a derriere lui une histoire le plus souvent ignore par les lecteurs…
    Un peu plus d’empathie vis-a-vis du lecteur francophone eduque en Roumanie de Ceausescu aurait pu te faire connaitre que, selon le materialisme dialectique (enseigne jadis aussi en France):
    – LA CRITIQUE EST LA SOURCE DE TOUT PROGRES
    – FAIRE PUBLIQUEMENT SON AUTOCRITIQUE SINCERE ET CONSTRUCTIVE EST UNE EXCELLENTE OPPORTUNITE D’AMELIORATION PERSONNELLE
    – LE PESIMISTE (APELLE AUJOURD’HUI AUSSI SCEPTIQUE) EST UN ANCIEN OPTIMISTE BIEN (OU MIEUX) INFORME
    Sur notre groupe FB LIGUE FRANCOPHONE DE ROUMANIE (administre par moi) jái place a plusieurs reprises les textes realises il y a 27 ans :
    – LES FRANCAIS – MODE D’ÉMPLOI
    – LES ROUMAINS – MODE D’ÉMPLOI
    Comment les trouves-tu?

    Játtends impatiemment la suite de ton interview!

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  2. Merci Nicolae. J’ai regardé vos articles, nous travaillons donc tous les deux à promouvoir et à resserrer les liens de nos deux communautés. Merci à vous.

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