« J’aime faire des photos avec des mots ». Rencontre avec Doina Ioanid, poète et glaneuse.

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J’ai rencontré Doina Ioanid, poète roumaine, née en 1968 à Bucarest, au 37e Marché de la Poésie à Paris, sur le stand des éditions l’Atelier de l’Agneau et de la revue L’Intranquille. Plusieurs de ses 7 recueils de poèmes en prose, traduits pour la plupart en français ou en néerlandais par Jan H. Mysjkin, y figuraient : Le collier de cailloux – Poèmes de passages, Boucles d’oreilles, ventres et solitudes, ou encore Histoires du Pays des Babouches. Au pied de la cathédrale Saint-Sulpice, dans ce lieu hautement poétique (au moins) une fois par an, des passants (avertis) s’arrêtaient, on feuilletait, on lisait des bribes, on échangeait.

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Doina Ioanid fait partie de ces poètes qui savent expliquer comment la poésie éclot, quel mécanisme se met soudainement en place dans des circonstances des plus banales, en traversant une rue, en effleurant un mur, en croisant un regard. …À Bruxelles, si vous voulez bien, où est né d’ailleurs son premier livre écrit directement en français, Le bazar de la glaneuse, publié par les éditions maelstrÖm reEvolution dans un petit carnet bilingue, français-néerlandais. Dans le brouhaha vif et joyeux d’un café du coin (quel bazar …!), Le bazar de la glaneuse s’est ouvert à nous et, de Paris, Doina Ioanid nous a téléportée dans les rues de Bruxelles, pour émousser nos talons sur la pierre cubique, pour dénicher des histoires et écumer leur poésie. Grand entretien.

Cristina Hermeziu : Dans vos poèmes (en prose) on perçoit une grande complicité avec les objets et leurs histoires. On dirait que vous êtes très à l’aise parmi les choses ordinaires, on dirait que vous savez d’emblée que la poésie s’y cache…

Doina Ioanid : En ce qui concerne Le bazar de la glaneuse, c’est vraiment un bazar personnel, où j’ai rassemblé toutes sortes d’histoires, par exemple une histoire inscrite dans le pavé de pierres cubiques de Bruxelles. Rue des Tanneurs, juste devant le Théâtre des Tanneurs, je suis tombée un jour sur l’histoire des Juifs qui s’étaient refugiés là autrefois. Et voilà un morceau du poème cueilli à même le pavé :rhdr

… juste avant de tourner au coin de la rue Saint-Ghislain, incrustée dans le pavé, parmi les pierres, sur des petites plaques, une petite histoire des Juifs polonais : émigrés, exilés, déportés, assassinés. La famille Berenbaum-Apelbaum: Gedalia Berenbaum et Ginda Berenbaum-Apelbaum et les fils Berenbaum, Maurice Isidore et Max, de dix-sept ans et de trois ans. La dure pierre cubique a su faire place à leur dure histoire : internés à Malines, déportés, assassinés à Auschwitz. Oui, il n’y a pas de détours pour dire ça. Ils ne sont pas morts, mais assassinés tous les quatre en 1942. Ces gens-là ont habité cette rue, tout comme d’autres familles de Juifs polonais : Alter Pinkus Tencer, Bajla Estera Tencer-Mlynarska ; Isaak Grynszpan, Hawa Grynszpan-Rychter et leurs fils de seize et dix ans, nés en Allemagne, Rudi et Siegfried. Le même sort, la même sentence : internés à Malines, déportés, assassinés à Auschwitz. Toujours en 1942. Les parents à la fleur de leur âge, et les enfants, les adolescents avant même de fleurir et le petit bourgeon frêle de trois ans… Je regarde la porte de leur abri bruxellois, puis les pierres sur lesquelles ils ont marché… Près de ces petites plaques dorées viennent se poser doucement quelques feuilles d’automne.

J’ai cueilli aussi des graffitis, je ne pouvais pas m’en empêcher, vu que ce n’est pas ça qui manque à Bruxelles. À part la Promenade BD, j’ai découvert plein d’autres, la plupart mêlant le passé et la contemporanéité, voire la foi. Tiens, encore un morceau de poème :

Rue du Lombard, Saint-Michel et Sainte-Gudule deviennent eux aussi des personnages de BD : The true Story. Cocasse, cette BD avec Sainte-Gudule en train de terrasser le dragon, demandant son aide à Saint-Michel : « Tu viendrais pas m’aider, Mich ? » Et lui, Saint-Michel, s’apprêtant à manger ses frites, qui dit, tout tranquille, à Sainte-Gudule : « Ouais, deux minutes, Gudule ». Et les gens qui passent devant semblent faire partie de cette BD. Du moins sur ma photo.

Et puis, un autre jour, je suis tombée sur un grand clairon en fer, auquel on pouvait accéder seulement par un escalier. C’était pile au milieu de l’avenue Stalingrad, vers Bruxelles Midi / Brussel Zuid. Alors, je me suis mise à m’imaginer à quoi bon ce clairon-là, j’ai fait un lien avec le clairon des fleurs de haricot :

Dans l’avenue Stalingrad, quartier du Midi, juste avant la passerelle, un clairon autre que celui sur lequel je suis tombée à Rotterdam, mangeur d’hommes, autre aussi que les clairons des fleurs de haricot trompetant un jour au bord du chemin, chez nous, au village. Ici, il y en a un immense, auquel on parvient par un escalier en fer. Les passants, les petits comme les grands, s’amusent à y monter. Qui sait ce qu’ils disent, quels vœux ils prononcent ? Un clairon décoratif ? Ou peut-être bien plus que ça. Oserais-je y monter à ce clairon ? Il semble enfantin et quand même…

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On voit que vous ne vous ennuyez pas dans la réalité…

Ah, non. Si tu sais regarder, écouter, flairer, tu découvres plein de choses. Des objets et des gestes viennent s’ajouter à mon bazar. Il s’agit de petites illuminations qui sortent de l’anonymat les gestes et les objets tenus pour insignifiants.

Ce sont toujours de petits poèmes en prose, avec des histoires et des images, avec une sorte d’émerveillement. En plus, avec des poèmes-photos, des poèmes descriptifs : c’est là une expérience intéressante, faire des photos avec des mots. J’aime écouter les bribes d’histoires, les dialogues des gens dans la rue. Comme ça, je suis arrivée à des poèmes-rencontres, à des poèmes parlés. J’enregistre ces petites bribes…

Ce sont de vrais enregistrements ?

Non, je n’emploie pas d’enregistreur, je les engrange dans ma mémoire affective, ensuite, je me mets à construire un poème autour ou à partir de là.

Cela veut dire que le monde est-il plein, « bourré » d’une poésie informe ? C’est là le rôle du poète, de faire surgir une forme appropriée, une expression ?

Tu sais, c’est comme si l’on faisait des gogoși/minciunele. Lorsque la pâte est prête, on prend un verre ou une petite tasse et l’on découpe la masse informe de la pâte. On en fait des beignets de différentes formes. C’est là juste le début d’une aventure qui nous emmène vers un pays de merveilles ou l’anodin prend des formes inédites. Le regard découpant et l’imagination jouent un grand rôle pour moi. L’écoute aussi. Cela peut te conduire toi, poète, vers des chemins inconnus.

Pourquoi on ne se contente pas de cette pâte si riche?

On ne peut pas se contenter de cette pâte, si riche qu’elle soit. Même s’il y a une intervention minimale, on modèle par là cette pâte, on l’illumine. Parfois, on se contente juste de la découper et de la mettre en lumière, et alors les poèmes qui en résultent sont des poèmes-réportages, comme je les appelle, mais déjà, dans l’agencement, dans la narration quelque chose a changé. Le poème s’est imprégné d’une subjectivité. Pour moi, il s’agit d’un regard et d’un ressenti actifs, toujours en dialogue.

Comment entrer en dialogue avec la réalité autour ? Cela a été toujours le cas ? Vous avez eu cette prise de conscience très tôt ?

Entrer en dialogue avec ce qu’on découvre dans la réalité autour de toi c’est une première démarche. Il s’ensuit d’autres. Ce qui t’emmène vers des images, vers des constructions de toi-même, censés te faire découvrir, comme par exemple « l’espace corporel » :

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Sur un banc, place Fontainas, se trouve intaillé sur son dossier, joliment calligraphié, en grandes majuscules : « ESPACE CORPOREL ». Je me demande quelle forme je prendrais si je m’y asseyais et adossais. Mais je meus mon « ESPACE CORPOREL » à moi par la bruine d’automne, le soir tombant, dans une lumière gris-bleuâtre, direction rue de la Source, à la rencontre d’autres espaces corporels. Quelle sorte d’espace corporel serais-je pour eux ? Espace corporel en marche, espace corporel tendant la main, espace corporel souriant, espace corporel accroupi, espace corporel se redressant, espace corporel colportant des baisers et des paroles, espace corporel rêvant, pensant, espace corporel dînant, espace corporel esseulé parfois, espace corporel satiné par un toucher, espace corporel vibrant, chantant, joyeux le matin, un café le traversant de bonheur, espace corporel à main écrivant, espace corporel regardant, espace corporel refusant de se laisser faire, espace corporel parcourant la ville à pied, espace corporel occupant un espace, espace corporel continuant à chercher la lumière, espace corporel continuant ainsi de suite… Clip-clips…

Mais il faut être attentif, avoir le regard découvreur. J’aurais pu passer sans remarquer la petite entaille sur le dossier de ce banc, et alors, pas de poème.

Comment écrivez-vous ? Vous prenez des notes, on imagine. Vous avez un carnet sur vous ?

Non, d’habitude, je prends des notes mentales. Parfois, il m’arrive de griffonner quelques lignes sur un bout de papier, mais pas à l’instant même. Il peut s’écouler des jours avant que je couche quelques lignes sur papier, mais ça rapporte beaucoup, car il y a un filtre mental, intérieur, sensible qui se met entre la chose vue ou juste aperçue, ou bien le dialogue entendu et ce que tu sors comme poème.

Après, je reviens et je peaufine un peu, mais pas trop, car le poème a été assez longtemps en moi, avec moi. On a cherché ensemble les mots, le rythme.

Il y a quelque chose de très simple dans vos poèmes, qui se communique facilement. Mais sans restes, quelque chose d’essentiel.

Oui, c’est vrai, il faut enlever les bavures, jusqu’à ce qu’il reste un noyau, un concentré poétique.

Mini-questionnaire de Proust…

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Café ou thé ?

Maintenant je suis plutôt café. Toutefois, j’ai eu des périodes où je ne buvais que du thé noir, de préférence avec du jasmin d’Inde. J’avais 19 ou 20 ans, je crois, lorsque je me suis fait avec ma sœur un rituel du thé à nous deux. Du café, du vrai café, on en trouvait difficilement en Roumanie dans les années ’80, mais on avait du thé venu d’Inde, qui était fort bon. Ensuite, plus tard, j’ai bu de temps à autre du thé, diverses tisanes ou du thé vert, pas trop du noir. Et même, j’ai eu une courte période où je n’ai bu que du thé vert. En fait, le café est resté constant dans ma vie depuis que j’y ai goûté pour la première fois à l’âge de 13 ans, je crois.

Robe ou pantalon ?

Ça dépend…de mon état d’âme, de l’occasion, de ma disposition. Parfois, je m’engoue d’une robe que je porte plusieurs jours…

Diurne ou nocturne?

Je dirais plutôt diurne, même si parfois il m’arrive de travailler la nuit.

Pour finir, proposez-vous un dilemme…

Je n’aime pas les dilemmes. J’aime les choses simples et claires.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

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