« Solénoide est avant tout un grand cri de révolte contre la mort : déchirant ! » Entretien avec Laure Hinckel, traductrice de Mircea Cărtărescu en français

Laure HinckelAlors que l’époustouflant Solénoïde, le roman du grand écrivain roumain Mircea Cărtărescu, est dorénavant dans toutes les librairies de France (éd. Noir sur Blanc), nous vous proposons d’entrer dans les coulisses de cette opération alchimique – la traduction. Comment traduire 800 pages incandescentes, où la réalité et le rêve entrent en subtile symbiose, où l’être humain habite un univers labyrinthique dont il faut trouver le plan d’évasion ? C’est la traductrice Laure Hinckel qui a relevé ce défi et qui accepte d’ouvrir largement les portes de son laboratoire de traduction pour mieux lire ensemble un chef-d’œuvre de la littérature roumaine et mondiale. #GrandEntretien sur Zoom France Roumanie.

Vous n’en êtes pas à votre première traduction d‘un livre de  Mircea Cărtărescu, immense écrivain roumain. Traduire M.C., cela suppose quoi? Quelle préparation en amont, quels défis en chemin, quelles appréhensions et quelles joies ?

Laure Hinckel : Il n’y a pas de préparation particulière. C’est comme se jeter dans la piscine pour faire un 50 m: on sent que l’eau est fraîche au départ et après, on s’habitue. Ce qui est important, dans toute traduction, c’est de trouver une respiration régulière pour arriver au bout du 50 m ou du 100 m. Si tu es habitué à nager sur 25 m, il faut faire les 50 m en trouvant la bonne respiration. Traduire 800 pages, c’est ni plus ni moins traduire 4 fois les 200 pages d’un livre ordinaire…

La densité s’accumule-t-elle au fur et à mesure que le texte s’installe dans la nouvelle langue ?

La densité du texte ne veut rien dire pour moi. Je peux parler de la longueur et du rythme. Il y a des moments où le texte s’envole, et si le texte s’envole dans le texte original, il s’envole aussi dans la traduction. Si par “densité” vous voulez parler de la complexité du texte, il n’est complexe que par endroits. Quand il m’a personnellement paru complexe, c’est lorsqu’il entrait sur des territoires dont je ne maîtrise pas tous les dénivelés. J’ai fait quelques recherches documentaires sur des sujets mathématiques, de physique – quantique notamment –  ou dans le domaine de la biologie… Mais il s’agit là de chose normale pour un traducteur et cela fait partie de la beauté de ce travail. Ce qui se passe à un moment donné, en revanche, c’est que l’on a la trouille, vissée aux tripes, de se tromper. Il faut être juste, ne pas faire d’erreurs, bien rendre la pensée et la texture des textes, et puis toute la partie impondérable qui donne le plaisir de lire ce nouveau texte.

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Justement, qu’est-ce qui fait que lorsqu’on commence à lire quelques pages de Mircea Cărtărescu, on se retrouve happé par le texte au point de ne plus le lâcher?

Il est certain que dans le cas de ce livre, Solénoïde, on n’est pas devant un objet marketé, au texte préfabriqué de manière à ce que chaque rebondissement vous pousse à tourner la page. Non, ce qui vous entraîne, je crois que c’est le caractère incandescent du texte.  Quand on touche à la beauté, on n’a pas envie de s’en séparer. Ce sont des choses évanescentes, qu’il est difficile de définir. Un professeur attrape des poux à l’école, au contact de ses élèves. Il a une façon charnelle de parler des choses, d’entrer dans les détails qui a deux effets : ça fait peur et en même temps ça vous accroche. Toutes les sensations subtiles, physiques, que cet homme éprouve chaque jour… Il y a énormément de beauté là-dedans. Le narrateur, ce jeune professeur raconte aussi la peur vrillée au plus profond de lui, depuis son enfance. La peur profonde, qui est une peur métaphysique, celle de vivre dans un univers énorme, incompréhensible, et toute sa démarche est oppressante. On éprouve avec lui le sentiment que l’on est enfermés dans cet univers, le nôtre, et c’est aussi cela qui fait de ce livre un plan d’évasion. Il y a des tas de pistes qui montrent que ce jeune narrateur cherche, à travers l’écriture de son journal, de trouver une sortie à l’univers qui est accablant, angoissant, qui fait peur, et dans lequel, finalement, on se rend bien compte qu’il n’est pas possible d’être seuls.

Cette beauté, vous l’avez perçue dans la langue originale, le roumain. Comment faire pour faire passer la beauté de cet univers dans un autre habit linguistique ? à quel moment s’installe le sentiment que ”oui, ça sonne juste, en français” ?

C’est difficile à dire. J’essaie de rapprocher les deux textes par le sens. J’ai une image qui me vient en tête à l’instant, celle d’une fermeture éclair. Quand tu remontes la glissière, les petites dents à gauche et les petites dents à droite entrent parfaitement les unes dans les autres. Par exemple, si je viens de faire un gros paragraphe, je me relis et je vois si la fermeture éclair accroche ou pas. Parfois ça bloque, on ne peut pas remonter le fermoir et alors je cherche pourquoi. J’ai plusieurs stratégies. On peut avoir 7-8 lignes d’une syntaxe très complexe (il est vrai qu’en roumain on peut mettre les choses un peu où on veut), dans laquelle il n’y a pas précisément d’articulation logique, parce que ce n’est pas nécessaire dans la langue roumaine, mais il faut en mettre dans la langue française, parce que notre langue nécessite des connecteurs, des articulations, des jointures (c’est très anatomique, tout ça!), qui donnent à la phrase son sens, et tout cela sans rien enlever (ou le moins possible) à la musique originale, au rythme et la fluidité de l’œuvre originale.

Le caractère beau du texte naît de toutes ces petites choses que j’essaie de rassembler. Mais c’est par le sens que je rassemble tout cela. C’est rarement une question bête de vocabulaire ; la compréhension de la phrase est possible en français parce que l’articulation logique est bonne et qu’elle correspond aussi à une émotion, laquelle demande cette articulation pour exister. Il faut trouver le point de fusion entre les deux phrases.

Vous avez opté pour une traduction fluide, sans notes explicatives (qui en théorie apportent à des lecteurs moins avertis des détails sur des contextes historiques et culturels spécifiques à la Roumanie). Pourquoi ?

Les lecteurs apprécient, bien entendu, en choisissant de lire de la littérature étrangère, ce qui leur est donné avec, ce petit côté exotique : tant que cela ne gène pas la compréhension du texte, il n’y a pas lieu d’expliquer tout ce qui est étranger. Tant que ce n’est pas trop dépaysant… C’est un véritable enjeu de mettre ou de ne pas mettre des notes, parce qu’il faut trouver la voie étroite entre un texte fluide à la fois sans notes et à la fois sans termes qui accrochent ou ralentissent la lecture. Il ne faut pas non plus que je perde la saveur du texte.

Il y a quand même une ou deux notes explicatives. Les deux ou trois autres créditent des auteurs cités. L’une de ces notes explicatives éclaire la référence à l’helf et l’helvol, deux mots inventés par le grand poète Nichita Stănescu dans un poème travaillant les liens entre mathématiques et poésie. Ce poète important méritait une note. Dans l’ensemble, j’ai quand même voulu les limiter au maximum.

Comment situer Solénoïde, cet ouvrage époustouflant d’imagination, dans l’ensemble de son œuvre et notamment dans le contexte des traductions déjà parues en France ?

C’est l’œuvre de maturité, un livre qui est abouti, qui est très lié. Plus qu’Orbitor, qui était de toute façon un projet littéraire totalement différent. Avec Solénoïde, on est quand même un cran au-dessus. Certes, on retrouve les thèmes qui obsèdent l’auteur, la gémellité, tout ce qui est le double, le miroir, le travail des relations intérieur/extérieur (et tant d’autres). Il y a des pages magnifiques, par exemple, sur l’écriture à l’intérieur de soi, sur l’intérieur de la peau, sur l’intérieur du crâne; ce besoin de travailler le double et le miroir, on le voit dans la référence, qui revient comme un leitmotiv, à un petit passage de Kafka où il est question du maître des rêves, le grand Isachar, et de la maîtresse du crépuscule, Hermana. Il y a le miroir dans lequel Isachar se fond et Hermana, que l’on peut voir comme le double féminin, fantasmé. Pendant que je cherchais la bonne version pour ce passage j’ai réalisé qu’en espagnol, hermana, c’est la sœur… Ces quelques thèmes et éléments ont leur propre trajet dans tout l’œuvre et on peut suivre ce chemin en lisant les livres les uns après les autres. C’est la marque des grands auteurs, de creuser un sillon, d’explorer des thèmes de prédilection et d’en renouveler les perspectives. Tout est pareil mais tout est différent.

Un « Solénoïde »- qu’est-ce que c’est ?

Très concrètement, un solénoïde est un volume physique, un objet, une bobine de cuivre traversée par un courant électrique. Le propriétaire de la maison en forme de navire explique qu’il y a un gros solénoïde enterré dans les fondations et cela donnera l’occasion au narrateur de vivre des moments très colorés et au lecteur de lire des pages d’un érotisme torride… mais je ne veux rien divulgâcher de l’histoire.

Le solénoïde fait irruption dans la vie de narrateur en la changeant, c’est presque quelque chose d’ésotérique. Les autres solénoïdes sont placés sur des points d’énergie forte, souvent négative, et c’est là que s’exprime le grand fil rouge du livre, qui est la protestation contre le terrible destin de l’humanité, celui de la mort inévitable. Le livre est avant tout, selon moi,  un grand cri de révolte contre la mort. Et ce grand fil rouge est traité à travers cette histoire incroyable des piquetistes, une sorte de secte, un rassemblement de gens qui vont la nuit avec des pancartes sur des lieux de souffrance – des hôpitaux, des morgues : c’est d’une beauté! Et c’est déchirant ! L’auteur exprime dans ce livre une immense compassion pour l’humanité avec un grand H, c’est très fort. Il n’a jamais été question de ça avant, dans les autres livres, et c’est aussi pour cela que Solénoïde est un grand livre de maturité. C’est très philosophique et très humain. Des thèmes éternels traités d’une manière fortement originale. C’est brillant.

Votre extrait préféré ?

Impossible ! C’est un crime de détacher ne serait-ce qu’un lambeau de cet organisme vivant qui a besoin de toutes ses cellules pour vivre. J’adore tout dans ce livre. Si je commence à citer, je ne m’arrête plus.  Mais puisqu’il faut jouer le jeu, je cite un tout petit bout de phrase de la page 674 : “L’art n’a de sens que s’il est évasion. S’il naît du désespoir d’être prisonnier.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

 

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