Geneviève Damas : « L’écrivain est l’ambassadeur des sans-voix ». Les entretiens FILIT.

Geneviève Damas Filit 2019Je l’ai rencontrée au Festival International de Littérature et de Traduction FILIT de Iași (Roumanie), événement incontournable grâce à la pléiade d’écrivains du monde entier, aux sensibilités si diverses, invités à débattre et à témoigner.

Dramaturge, romancière et comédienne belge née en 1970, Geneviève Damas (photo) séduit par la force de ses convictions littéraires et le courage de ses combats humanistes. Elle a écrit plusieurs ouvrages de théâtre et ses romans ont reçu de nombreux prix littéraires.

Geneviève Damas est notamment l’auteure de Si tu passes la rivière, Éditions Luce Wilquin, (Prix Rossel 2011, Prix des cinq continents de la Francophonie 2012), Histoire d’un bonheur, Éditions Arléa (Prix Rossel du plus beau regard sur les êtres, dans les Prix des Lycéens de la Communauté Wallonie-Bruxelles 2015), Patricia, Gallimard, 2017, et Bluebird, Gallimard, 2019. Son roman Patricia a été traduit en roumain par Rodica-Lascu Pop, pour la maison d’édition Casa Cărții de Știință de Cluj, en 2019.

Pourquoi être écrivain engagé de nos jours, quels sont les thèmes de ses créations théâtrales, comment revisiter aujourd’hui les grands mythes – de fil en aiguille, nous n’avons pas vu le temps passer au cœur d’un après-midi à Iași où la littérature a su occuper, en majesté, toute la place. Les entretiens FILIT.

Cristina Hermeziu : Dans le récit Patricia, vous donnez voix à quelqu’un qui n’a pas droit de cité dans le monde d’aujourd’hui, un migrant. Dans quelle mesure la littérature a-t-elle cette mission précise, d’après vous ?

Geneviève Damas : Ce qui m’intéresse ce n’est pas de donner la parole à ceux qui l’ont déjà. En général, on parle de migrants surtout en termes de statistiques. Des chiffres auxquels on peut faire dire tout et n’importe quoi. Et c’est le début d’une forme de déshumanisation, entre guillemets. Que ce soit au Rwanda ou en Allemagne, les choses se sont passées comme ça :  pour venir à bout des minorités il faut leur ôter les habits humains. Je trouve que l’écrivain peut montrer que derrière les chiffres il y a des êtres qui vivent, qui souffrent, que ces êtres-là n’ont pas la parole, ils ne se défendent pas eux-mêmes. En Belgique, les gens qui lisent ce sont des gens cultivés, qui ont reçu une instruction et qui ont des moyens financiers, des gens qui souvent n’ont pas de contact avec les migrants. Ils peuvent avoir des idées toutes faites, mais ces gens-là lisent. Le rôle de l’écrivain est de donner à ces gens-là qui ont le pouvoir une vision plus complexe du réel. En espérant aussi que l’on peut donner accès à la littérature au plus grand nombre. Ce sont deux combats.

C.H. : Cela pourrait être une très belle définition de la littérature : provoquer le contact.

G.D. : Oui. J’habite Bruxelles. Bruxelles est organisée par quartiers. Mais on ne sort pas toujours de son quartier.

coperta PatriciaC.H. : Il y a trois parties dans Patricia. Au début on entend la voix de l’homme, la voix d’un migrant centrafricain, Jean Iritimbi Zuma. Son soliloque devient petit à petit une prière, une demande de pardon. S’ensuit la voix de Patricia, qui est tombée amoureuse de Jean. Dans la dernière partie on découvre Vanessa, la fille de Jean, qui – rescapée du naufrage d’un bateau de migrants – est restée sans voix. C’est une structure littéraire très soignée. Comment vous êtes-vous documentée pour ce récit ?

G.D. : Quand le sujet choisi porte sur des minorités qui ne se défendent pas on ressent une responsabilité. On est les ambassadeurs de cette problématique. J’ai commencé à écrire ce livre parce que j’ai accueilli chez moi deux mineurs non accompagnés et j’ai trouvé que c’était extrêmement complexe, extrêmement compliqué. Ce fut une expérience très belle et en même temps je n’ai pas été à la hauteur, aux égards des problèmes qu’ils avaient – le sentiment d’abandon, les difficultés psychologiques, la place dans cette société. Je n’avais pas perçu à quel point il faut être disponible et matériellement et au niveau du temps. J’ai eu envie d’enquêter sur place en Belgique et ce n’était pas facile parce que les sans-papiers ont toujours peur de la délation. Il m’a fallu apprivoiser ce milieu-là et je suis partie au Canada, à Niagara, la frontière en quelque sorte naturelle entre le Canada et les Etats Unis, et là aussi les gardes-frontières m’ont raconté des choses hallucinantes. Je ne pensais pas que Niagara était une frontière stratégique, mais en fait oui, il y a des gens qui passent tous les jours à l’arrière des voitures, dans des camions, ils traversent le pont… Je suis aussi allée à Lampedusa où les choses sont très dures. Des gens y arrivaient chaque jour. Le système est mauvais mais à l’intérieur du système les gens essaient de faire ce qu’ils peuvent, les carabiniers sont submergés, les conditions de l’accueil étaient terribles. À l’époque, le centre pouvait accueillir 318 personnes par jour et ils étaient à 1200 par jour. On ne sait plus d’où donner des couvertures ou des matelas, on ne sait plus… C’était important pour moi de ne pas raconter n’importe quoi. D’autres milieux peuvent se défendre, dire leur réel. Ce n’est pas leur cas.

C.H. : Avez-vous éprouvé un sentiment d’impuissance ? Comment le gérer ?

Oui, j’ai vu des choses, des histoires terribles, des barraques où les hommes s’effondraient en larmes après des années sans papiers, dans une précarité et une solitude ultimes… Des gens qui disent qu’ils ont raté leur vie, ils n’ont pas de famille ni ici ni là-bas, ils n’ont pas de travail ni ici ni là-bas, comme si tout n’avait servi à rien. Tous les passeports ne se valent pas. Avec les passeports européens on va partout, les européens parlent de villégiature, de stage, de voyage à l’étranger mais eux, ils ne connaissent pas ces mots.

C.H. : Vous allez fort contre l’Europe, cette Europe « qui abandonne et qui tue », vous ne mâchez pas vos mots, dans le livre.

coperta Ro Patricia-Genevieve-damasG.D. : C’est difficile de dire autre chose quand on voit les gens derrières des barbelés, des gens que l’on a repêchés en mer. Je trouve qu’on est dans une Europe à la mémoire courte. Je ne sais pas comment les choses se passent en Roumanie, mais moi j’appartiens à un pays qui est une ex-puissance coloniale, un pays minuscule qui, par le fait qu’il a été une puissance coloniale, s’est hissé à la place de cinquième puissance mondiale, vous imaginez ça ? Les deux mineurs non accompagnés, qui d’ailleurs ont été raccompagnés dans leur pays, sont des Congolais. Ça pose des questions. Je vois, dans la manière dont notre pays s’organise, peu de perméabilité pour que les personnes d’origine immigrée, parfois de nationalité belge, accèdent aux hauts postes dans la société. Il y a un plafond de verre. Je trouve que l’écrivain doit élargir cette perspective.

C.H. : Être un écrivain engagé : c’est votre combat ?

G.D. : Je crois que quand on a beaucoup reçu, on doit beaucoup donner. J’ai pu faire des études, j’ai eu le Prix des cinq continents et le corollaire du prix c’est de voyager dans la francophonie. Ça devient difficile d’écrire sur « mes petites difficultés quotidiennes de vie » – par exemple, sur le fait que jeune, j’ai voulu être chanteuse, mais non, j’ai fait autre chose – et je ne parle pas de moi ici, je parle dans l’absolu. Quand il y a des choses qui sont plus essentielles, ces petites difficultés d’être sont dérisoires.

La parole intime

Cristina Hermeziu. : Vous avez toujours voulu devenir écrivaine ?

Geneviève Damas : Non. J’ai toujours aimé la littérature et je la plaçais très haut. J’ai voulu faire du théâtre.

C.H. : Et vous êtes dramaturge

G.D. : Oui. Et comédienne aussi. Je mettais le roman le plus haut et tout d’un coup j’ai essayé. J’ai pris conscience du rapport entre le théâtre et le roman. Le théâtre est ce qu’on dit : c’est la parole proférée. Toute la tension du théâtre vient de ce qu’on dit et de ce qu’on fait. Le roman c’est la parole intime, ce qu’on ne dira jamais. Ça me permet d’aller ailleurs. Pour l’écriture de Patricia il y a un migrant que j’ai vu régulièrement et là, la semaine dernière, il m’a appelée pour me dire qu’il a eu la nationalité belge. On s’est vus pour fêter cela et je lui ai dit, « c’est incroyable, tu parles beaucoup plus qu’avant ». Avant il retenait tout, il parlait très peu, il avait toujours cette peur.

C.H. : Est-ce qu’il a lu votre livre ?

G.D. : Je le lui ai donné, il m’a dit qu’il avait beaucoup aimé. Quand j’ai écrit ce livre mon éditrice me disait « il faut abandonner, vous travaillez trop. » C’était difficile à trouver la structure. Je n’ai pas renoncé. J’ai interviewé plein de migrants qui me disaient « c’est si important pour nous qu’un écrivain s’intéresse à nous ». J’étais donc investie de leur espoir.

C.H. : Dans le théâtre, quels sont vos thèmes ?

G.D. : Etrangement, dans le théâtre je touche plus à la famille, traversée par les grands mythes contemporains. J’ai fait un monologue sur le mythe de Médée, une femme abandonnée qui décide de se venger. Comment elle fait, comment être une Médée aujourd’hui.

C.H. : Comment être une Médée aujourd’hui ?

G.D. : Elle va détruire son mari et sa compagne et elle va utiliser les armes de la psychologie et de la manipulation. Les méthodes de Paul Watzlawick, dans « Changements – Paradoxes et psychothérapie. » De victime, elle se transforme en bourreau et ce n’est pas quelque chose de défendable. Mon interprétation ne fait pas l’apologie de la violence. Je travaille en ce moment sur une création qui va avoir lieu en septembre prochain sur le retour d’Ulysse. Est-ce qu’aujourd’hui un homme qui reviendrait après 20 ans, en ayant passé des années avec d’autres femmes, pourrait-il dire à sa femme, « j’espère que tu m’as été fidèle, et tout ce que tu as fait pendant 20 ans – tu as éduqué les petits, géré le quotidien et le royaume, tout est nul, et tous ceux qui t’ont approchée je vais les tuer ? » Dans ma famille mon père dit « le mythe d’Ulysse est sublime », mais en fait il est terrible. J’ai eu envie d’interroger toutes ces problématiques-là.

C.H. : Le mythe d’Ulysse à travers une perspective féministe ?

G.D. : J’espère que non. Le mot féminisme est compliqué. Le mythe d’Ulysse traversé par le regard d’une femme.

C.H. : Comment on accueille cet Ulysse contemporain ?

Il y a cent possibles : il y en a qui l’accueillent très bien, il y en a qui disent Non... J’avais un grand-père qui voyageait beaucoup, c’était un grand savant. Et ma grand-mère tenait tout. Il revenait tout le temps. Parfois il partait deux ans, parfois huit mois, et ma grand-mère ne se plaignait pas, elle devait travailler, elle devait gagner de l’argent. Et un jour, il n’est pas revenu parce qu’il est mort. Ma grand-mère disait « il va revenir » mais c’était définitif. Ma grand-mère a été toujours une figure de femme libre.

C.H. : Vous lui donnez voix dans votre pièce de théâtre.

G.D. : Oui, je lui donne voix, je raconte son histoire et l’histoire de mon grand-père. Il y a des scènes jouées. Dans le mythe, Ulysse reprend le pouvoir et tout redevient comme avant. Mon Ulysse revient et la femme lui dit « je ne peux pas, j’ai vécu ma vie, tu ne peux pas m’enlever tout ce que j’ai vécu. »  On verra.

Iași et ses époques

Filit Iasi 2019 cortCristina Hermeziu : Vous êtes à Iasi pour la première fois à l’occasion du Festival international de littérature et de traduction FILIT.  Qu’est-ce qui vous inspire la ville ?

Geneviève Damas : J’aime bien. On y trouve différentes époques. Il y a, mélangés, le palais, l’époque des rois et toute l’architecture communiste. Moi, je suis auteur de théâtre en résidence à Bruxelles et sur les lieux de ce théâtre il y avait toute une communauté juive qui y vivait. Trois familles ont été déportées et des gens sont morts dans les camps. Ici, j’ai été à la synagogue et je vais visiter aussi le cimetière juif de Iași.

C.H. : La littérature roumaine vous parle ?

G.D. : Je connais l’auteure Liliana Lazar, c’est formidable. Je connais aussi le théâtre de Matei Vișniec, il y a des choses très fortes. Je connais Cioran et Mircea Eliade.

C.H. : Si on revient à votre dernier roman traduit récemment en roumain, on remarque que le titre est hautement symbolique. Pourquoi Patricia ?

G.D. : Quand je l’ai choisi, je ne pensais pas du tout à cette fin-là. Je l’ai choisi parce qu’en Belgique le prénom dit de quel milieu on est. Patricia est plutôt une femme de 50 ans qui vient d’un bon milieu. C’est dans les dix dernières pages que je me rends compte que voilà, il y a patrie dans ce nom-là, peut-être que mon inconscient l’a choisi pour cela dès le début, mais il m’a fallu d’écrire tout ce que j’ai écrit pour trouver cette évidence. J’ai trouvé juste qu’elle porte le titre du roman parce que c’est elle qui fait le plus grand chemin dans sa tête. Au début elle a très peu de conceptions sociales et politiques, peu de conscience, et grâce au fait qu’elle accueille Jean, tout d’un coup sa conception du monde change et son implication aussi.

C.H. : Elle construit sa patrie à elle…

G.D. : Tout à fait. Accueillir les migrants ce n’est pas seulement une question du droit du sol. C’est le droit des gens. Cela veut dire qu’une fois que quelqu’un vous accueille dans son pays, la patrie s’ouvre. Ce sont les gens qui font le pays.

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

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