« Eminescu est Villon, Hugo, Lamartine, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud réunis. » Entretien avec le traducteur Jean-Louis Courriol

Intraduisible ? Un mythe de plus. Mihai Eminescu (1850-1889), le poète monumental des Roumains et dernier romantique de l’Europe, est résolument moderne et lisible, affirme le traducteur Jean-Louis Courriol, son défenseur dans la langue de Baudelaire.

davL’ouvrage Mihai Eminescu, Poésies/Poezii, édition bilingue parue chez Non Lieu, permet au lecteur francophone de découvrir ce poète méconnu au travers de 40 poèmes, dans une traduction rythmée et rimée de Jean-Louis Courriol.

EminescuPoète à nombreux manuscrits et un seul volume, homme à quelques idylles et un seul amour, auréolé d’une fin tragique, dans un asile de fous, Eminescu est l’emblème de toute une nation. Les Roumains récitent ses poèmes d’amour ou philosophiques par cœur et le 15 janvier – date de sa naissance – ils célèbrent le jour de la culture nationale.

Zoom France Roumanie invite Jean-Louis Courriol à décrypter cet engouement exceptionnel, à expliquer les volets de tout un symbole culturel et le destin posthume de ses poèmes au sein de la littérature européenne.

 

Cristina Hermeziu : Pour tenter de faire entrer Eminescu dans la conscience culturelle française il faut, vous l’avez dit, au moins une traduction lisible. Mais qui a été Eminescu ? Pourquoi est-il considéré un symbole ? Pourquoi autant de superlatifs quand on prononce son nom ?

Jean-Louis Courriol : Il est devenu banal d’affirmer mais il est tout à fait légitime de répéter que la langue littéraire roumaine s’est forgée dans le laboratoire poétique d’Eminescu. Le moment Eminescu, plus qu’Eminescu lui-même, est celui du grand tournant de la culture roumaine en cette fin du XIXe siècle. Le 15 janvier 1850 venait au monde celui qui allait donner à la Roumanie les plus beaux poèmes de sa littérature. Il a su précipiter le phénomène chimique du mot pour en extraire une parole souple et mélodieuse, apte à dire sans heurt l’idée et le sentiment jusque-là empêtrés dans une élocution gauche et rocailleuse.

Fondateur, dans sa courte et fulgurante vie, entre 1850 et 1989, de la littérature roumaine moderne, il n’est pas un simple écrivain parmi d’autres : Eminescu incarne le génie de la langue, il l’assouplit et l’enrichit en la greffant sur la tradition orale et populaire qu’il repense et revigore. Connu des plus petites gens du peuple, appris par cœur, il a – comme les ballades populaires qu’il admirait tant et où il voyait le trésor culturel des Roumains – contribué à forger et a fortifier l’identité roumaine qui est avant tout celle d’une langue comprise par trente millions d’individus (en Roumanie comme en République de Moldavie) qui se sentent d’un même peuple à travers elle plus qu’à travers un Etat unitaire qui a à peine un siècle d’existence.

Disons enfin qu’Eminescu a également eu le paradoxal et triste privilège d’être dissident malgré lui jusqu’en 1989. Il était impossible, avant la révolution roumaine de publier, de réciter et même de lire sa Doïna. L’anthologie que nous présentons ici au public français grâce aux éditions Non Lieu ne pouvait pas comporter, en 1985, lorsqu’elle est parue aux éditions Cartea Românească, cette puissante et violente épopée roumaine en miniature.

C’est dire si, par-delà toute la valeur littéraire de ses poésies, par-delà leur signification culturelle fondamentale, il était nécessaire, indispensable, de permettre au lecteur français de se faire une idée de ce que représente Eminescu.bst

Dans quelle mesure le destin posthume d’Eminescu – mal traduit, on dit – participe à son image de poète-maudit ? qu’est-ce que la culture européenne a perdu n’ayant pas eu la chance de lire le dernier romantique de l’Europe ? 

Mihai Eminescu a été contemporain de Verlaine, Baudelaire et Rimbaud mais ils n’ont rien su de sa fulgurante existence, si semblable à la leur. C’est assez dire que le poète des Roumains n’a pas eu la chance de ses collègues en poésie des grandes langues européennes de l’Ouest. Il n’a jamais exercé la moindre influence sur les autres créateurs, à l’étranger. C’est un peu comme si Goethe, Heine, Hugo, Baudelaire, Byron, Verlaine et Rimbaud n’avaient jamais été lus à l’extérieur de leurs frontières, comme s’il n’y avait jamais eu de traduction de Goethe en France ni de Lamartine en Allemagne. Le romantisme eut-il existé dans ces conditions ?

On nous assène toujours cette « vérité » – mi-compliment, mi-cliché – le français ne le rend pas. Dans quelle mesure Eminescu est-il intraduisible ? 

Eminescu n’est pas seulement la victime d’un hasard qui l’a fait naître Roumain en Moldavie à l’aube de la deuxième moitié du siècle. Il est aussi et surtout la victime expiatoire de traductions catastrophiques qui ont définitivement compromis son entrée dans la communauté lisible de l’humanité.

Ceux qui l’ont traduit, des Roumains pour la plupart, l’ont fait avec la conviction qu’ils devaient le rendre compréhensible aux autres peuples. Leur admiration, souvent excessive, pour son œuvre les a souvent perdus. Ils ont fait de lui, dans le meilleur des cas, un poète hermétique, ce qu’il n’est nullement, dans le pire, un poète comique, un écrivain analphabète, ce qu’il est encore moins. L’impérialisme stupide et à courte vue des cultures qui se croient supérieures a fait le reste.

La poésie d’Eminescu est d’une modernité indiscutable, son lyrisme est lisible sans la moindre étrangeté pour les Roumains d’aujourd’hui.

C’est pourquoi nous sommes heureux de donner ici une version d’Eminescu en français qui a d’abord l’ambition de le rendre lisible en français. Notre espoir est que nous sommes allés au-delà et que notre traduction est douée d’une forme esthétique de lisibilité, autrement dit que nous avons su transcrire dans des vers rimés et rythmés notre vision herméneutique d’Eminescu.

Un défi de taille, vu qu’Eminescu est, en effet, pour la littérature et la culture roumaine, l’équivalent, à tout le moins, de Villon, Ronsard, Hugo, Lamartine, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud réunis.

Votre poème-coup de cœur parmi les 40 traduits dans ce recueil bilingue ?

C’est un choix difficile. Je les aime tous. Mais puisqu’il faut jouer le jeu, lisons ensemble Chaque fois, mon amour…

 

Chaque fois, mon amour, qu’il me souvient de nous

Un océan de glace remonte à ma mémoire :

Nulle étoile ne brille dans le lointain blafard,

La lune seule y fait une tache jaunâtre ;

Et par-dessus les flots pleins de glace blanchâtre,

Un oiseau fatigué passe, triste et hagard,

Tandis que sa compagne est déjà loin devant

Et vole avec les autres du côté du couchant.

Il la suit tristement d’un regard sans espoir,

Tout regret l’a quitté ; au moment où il meurt,

Il ne garde en mémoire qu’un rêve de bonheur.

……………………………………………………….

Chaque instant nous éloigne un peu plus loin de l’autre,

Tandis que, seul et froid, doucement je m’éteins,

Tu te perds en riant dans l’éternel matin.

(Chaque fois, mon amour…, Mihai Eminescu, Poésies/Poezii, Traduction du roumain par Jean-Louis Courriol, Non Lieu, 2015, p.43)

Rédigé par Cristina Hermeziu

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