Troubadours d’une langue à l’autre. Les poèmes de Rodica Draghincescu

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« L’adversaire de soie et de cendres », Rodica Draghincescu (Caractères, 116 pages, 2019) .

Le nouveau recueil de poèmes de Rodica Draghincescu est une anthologie d’étymologies ontologiques.

Son organe sensitif de prédilection est une sorte de broyeuse en forme d’entonnoir :

l’être qui s’y engouffre sort lettre.

« Je dévore ce que j’aime. Dès que j’aime quelqu’un ou quelque chose, j’ouvre la bouche. L’hypnose réussit et la proie y entre. (Le perroquet s’est laissé baiser sur les ailes…Hélas, ses griffes ne l’ont pas défendu). »

Tout poème de Rodica Draghincescu porte en creux ce mot de passe – l’être e(s)t lettre -, et les mots offrent leurs maux (de pays) en libre-service : 2 en 1, si vous voulez, pile et face en même temps, surtout si vous êtes entre deux – deux cultures, deux contrées, deux langues, deux amours, deux âges…

Le roumain et le français font l’amour et enfantent. Les poèmes de Rodica Draghincescu, auteure bilingue, sont des pouponnières – espace de je(ux) où il faut jouer tout le temps, désespérément, l’un à côté de l’autre jusqu’à ce qu’un jour on se retrouve à jouer l’un avec l’autre. Les prépositions sont capitales pour cette femme-poète qui sait, intimement et par vocation, que tout est rapport et la langue est relation.

« m. Le verbe mourir se conjugue avec l’auxiliaire être. »

La grande spécialité de notre poète est précisément ce commerce linguistique, ce petit négoce ontologique qui peut prendre la forme d’un dialogue avec Charon. C’est lui l’adversaire de soi(e) et de cendres, le sage des sages, l’entremetteur, notre courtier assermenté pour tirer un bon profit de notre voyage, pour réussir notre exil, l’entrée ou la sortie – c’est selon.

« On ne s’en sort pas, les amis, si vous vociférez tous en même temps si fort et si centrés sur vous-mêmes ! De mes voyages à travers les pays, j’ai retenu qu’il fallait dormir pour approcher l’horizon, qu’il fallait disparaître en soi, comme un vin léger dans un corps fatigué.

Allez, on est vendredi et demain sera autre chose. Tout dépend de comment vous ouvrez les yeux. Attention, il y a des yeux d’appareillage, d’autres de commencement, d’autres de début manqué, d’autres de démission imminente, d’autres d’exode, d’autres d’exil, bref, de contour mauve, s’il y a des poètes parmi vous, d’humilité, pour les travailleurs au noir et les illégaux, d’anti-mémoire pour ceux qui n’ont rien à foutre, à perdre ou à gagner et qui veulent juste faire les troubadours d’une langue à l’autre. Tels les serpents qui se bouffent tout seuls en commençant par la queue.

Bonne nuit, culcați-vă, je vous conduirai au bout du tunnel, je m’appelle Charon, vous l’ai-je précisé ? Par manque de finance, à la place des stewardesses, j’ai deux bulldogs si humains d’apparence, ne vous inquiétez pas, je les ai bien nourris d’avance !

Bon sommeil, l’Occident sera pour demain… »

(pp. 38-39)

Le déracinement – existentiel, géographique, politique et po(i)étique – est le grand thème de la poésie de Rodica Draghincescu. (Heureusement) condamnée à rester à jamais dans les limbes, on se fait une joie de la suivre dans son Contre-espace :

« Qui naît poète, jamais ne guérit. »

Rédigé par Cristina Hermeziu

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