« Pour le prix de ma bouche ». Poésie roumaine post-communiste.

Portée par des voix puissantes et authentiques, la poésie roumaine d’aujourd’hui perce de plus en plus en français grâce à la rencontre autant miraculeuse qu’improbable entre la passion d’un traducteur pour la littérature roumaine et la sensibilité d’un éditeur français ou francophone envers la chose poétique. Citons, entre autres, les recueils publiés par les éditions Hochroth dans la traduction de Nicolas Cavaillès (Mon cadavre aux chiens, anthologie, et Ileana Mălăncioiu, Comment pleurent les âmes seules) ou encore le tout récent Le blues roumain. Anthologie imprévue de poésies roumaines, aux éditions Unicité, que l’on doit au très inspiré poète et traducteur Radu Bata.

Pourtant, qu’en est-il de la mise en contexte et en perspective de ces fulgurances éditoriales qui, certes, mettent à l’honneur un imaginaire dit poétique par excellence, puisque tout le monde se plaît à répéter ce mantra non sans fondement, « le roumain est né poète » ?

recueil Jan

Poète lui-même et traducteur du français, du néerlandais et du roumain, Jan H. Mysjkin remplit cette mission en publiant une anthologie de 25 poètes roumains survenus après la chute du communisme. L’excellent recueil Pour le prix de ma bouche paraît chez l’Arbre à paroles en décembre 2019. Le traducteur fait le choix d’inclure aussi cinq poètes roumanophones de la République de Moldavie, d’après la désintégration de l’Union Soviétique et la déclaration d’indépendance en 1991. Tout détail historique compte pour ce grand passionné de littérature roumaine qui ne se contente pas de faire le choix des poètes ou de traduire ses coups de cœur.

Véritable catalogue poétique, non seulement chaque groupage est précédé d’un portrait du poète en question, avec ses traits distinctifs et sa profession de foi, mais le recueil entier comporte une introduction si documentée qu’elle aurait pu s’intituler tout simplement « l’Histoire récente de la Roumanie à travers sa poésie. »

Jan H. Mysjkin y passe en revue l’éventail des sensibilités et des formes stylistiques qui ont traversé les époques – celles que le régime totalitaire aurait tenté de museler entre 1947 et 1989, quand des générations entières de poètes ont appris (…ou pas) à composer avec la censure, sans oublier les années mythiques du Cénacle du lundi à Bucarest (1977-1983) ou encore, une décennie plus tard, l’époustouflant renouvellement des années 2000.

Rien que répertorier « les familles » littéraires et leurs poétiques et c’est la vivacité de la poésie roumaine qui saute aux yeux, toutes époques confondues : les poètes sont « postmodernes » ou « fracturistes », « néo-expressionnistes » ou « minimalistes », « hyperréalistes » ou « déprimistes » et leurs plateformes s’appellent « le cénacle Caragiale », « Club 8 », « Les Ateliers relationnels », « l’Institut Blecher », « unu si unu » et ainsi de suite.

mdeDe cette « floraison poétique » que la critique « a du mal à cartographier », le traducteur transpose en français une belle brochette de 25 poètes : Constantin Virgil Bănescu, Daniel Bănulescu, T.O. Bobe, Ruxandra Cesereanu, Rita Chirian, Dan Coman, Dumitru Crudu, Domnica Drumea, Teodor Dună, Emilian Galaicu-Păun, Adela Greceanu, Diana Iepure, Doina Ioanid, Claudiu Komartin, Marin Malaicu-Hondrari, Aura Maru, Irina Nechit, Ruxandra Novac, Cosmin Perța, Ioan Es. Pop, Cristian Popescu, Simona Popescu, Ofelia Prodan, Dan Sociu, Lucian Vasilescu.

De coup de cœur en coup de cœur, on a du mal à mettre un marque-page. Toutefois, il est possible que la poésie prenne souvent l’initiative, qu’elle sorte de son intimité la plus profonde et qu’elle se mette à clignoter sur la page afin de nous faire sortir, ensemble, poète et lecteur, d’une douce et atroce solitude.

Zoom sur Ioan Es. Pop (né en 1958)

le 12 octobre, autrefois

pour mes dix ans, ils m’ont acheté mes premières chaussures.

elles étaient longues et jaunes comme des cercueils.

je ne les ai jamais portées. ils m’ont puni

de longues années pour cela. depuis, j’ai cessé de rire.

ma main s’est mise à écrire.

(p. 104)

 

Zoom sur Diana Iepure (née en 1970)

maman fait des taies

des vieilles chemises de papa

elle coupe le col et les manches et ne laisse que

les boutons de nacre

au milieu

toute mon enfance j’ai dormi sur un oreiller

comme sur la poitrine de papa

(p. 303)

Rédigé par Cristina Hermeziu

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