Temps d’arrêt. Roland Jaccard

Confinement. La porte s’est fermée, brusquement. Parenthèse enchantée ou prison, peuplée d’angoisses ? Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour mettre en récit ce temps d’arrêt imposé par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

L’invité de cette édition est Roland Jaccard*, écrivain et psychanalyste.

Roland Jaccard portrait

La passion de Miss Corona pour les vieux

Quand j’ai appris que Miss Corona embrasait la planète, j’ai aussitôt rempli une attestation spécifiant que je ne voulais en aucun cas être réanimé.

Ensuite, j’en ai rempli une seconde à l’intention de la police spécifiant à quelle heure je m’approvisionnais à la grande épicerie du Bon Marché. Je n’ai pas manqué d’y ajouter une photocopie de la couverture du livre de Michel Foucault : « Surveiller et Punir ».

La première fois que j’ai été contrôlé, la fliquette m’a demandé ma carte d’identité. Quand elle a découvert ma citoyenneté helvétique, elle s’est montrée soudain très affable. Il est préférable de venir d’un pays riche, ai-je observé une fois de plus. Enfin, je me suis remis à lire un vieux Maître (bien oublié aujourd’hui) : Gaston Bouthoul, créateur d’une discipline qu’on enseignait à Sciences Po dans les années soixante : La polémologie. Les guerres et les épidémies, si je résume, produisent une relaxation démographique. C’est même là leur fonction essentielle. Miss Corona sera-t-elle suffisamment efficace pour lutter contre la surpopulation de la planète ? C’est la question que je me suis posée avant de m’endormir après avoir revu : « Le Septième Sceau », ce chef d’œuvre d’Ingmar Bergman où la Mort joue aux échecs….

Dans les jours qui ont suivi, j’ai pu observer un Président qui endossait l’uniforme de chef de guerre à la manière d’un enfant qui reçoit son premier train électrique pour Noël. J’ai appris que Miss Corona avait une telle passion pour les vieux qu’elle se détournait des jeunes. C’est une bonne fille, me suis-je dit. J’ai également vu la panique qui s’emparait des Français, alors que le nombre de morts sur la planète était dérisoire. Pour qui a vécu, comme moi, à Vienne juste après la Deuxième Guerre mondiale, cela m’a semblé minable…Quant aux querelles entre mandarins, inutile d’épiloguer : la honte le disputait au grotesque. Mais le vieil hippie avait quand même de l’allure, cristallisant les haines des conformistes de tout poil.

J’ai souvent ricané quand on me présentait le système de santé français comme le meilleur du monde. Il n’est pas désagréable d’avoir toujours raison, je me demande comment font les autres…

***

Cioran a raison : ce n’est pas la pensée de la mort qui aide à mourir, ce sont les thanatoriums. Dans un pays civilisé, il conviendrait d’en installer dans chaque quartier. Le refus de l’aide au suicide est la honte de la médecine, comme le professait mon ami Thomas Szasz. Et j’ai une affection particulière pour le docteur Kevorkian. On l’a diffamé en le traitant de charlatan des morgues ou de vampire du boulevard des allongés, lui l’inventeur d’une « machine à se suicider ». Celui qui donne des conseils sur la mort transgresse un interdit religieux. À l’aube du XXI siècle, le monde est encore et toujours dominé par le religieux. Dieu est certes mort. Mais ce qu’il faut honorer aujourd’hui, c’est la Vie. C’est elle qu’il faut déifier, à n’importe quel prix, sous n’importe quelle forme. La Vie et non pas l’humain.

***

Faut-il souhaiter la mort de son pire ennemi ? À cette question, je répondrai : non, sans hésitation. Il convient, au contraire, de le laisser vivre : ce sera le plus atroce des châtiments…

***

Je présume que je passerai d’un néant à un autre. Si possible en mourant de rire. La vie est une fiction. La mort également. Scipion l’Africain disait : « Te souviens-tu de ces serpents qui, en Épire, effaçaient derrière nous la trace de nos pas ? D’autres serpents viendront et tout sera effacé.» Adolescent, cette réflexion m’avait frappé par sa justesse. Elle a conduit mon existence.

*Notice biographique

Roland Jaccard est un écrivain, journaliste, essayiste et psychanalyste suisse. Essayiste, il se fait connaître en 1975 par « L’exil intérieur », essai qui a marqué des générations de lecteurs.

Romancier, il écrit « Sugar Babies » (1986), « Flirt en hiver » (1991), « Une fille pour l’été » (2000). On lui doit également une trilogie autobiographique « L’âme est un vaste pays » (1983), « Des femmes disparaissent » (1985), « L’ombre d’une frange » (1987) et des recueils de textes critiques « Le cimetière de la morale » (1995).

Derniers titres publiés : « Dis-moi la vérité sur l’amour », Editions de l’Aire, 2019 et « Confession d’un gentil garçon », Pierre-Guillaume de Roux, 2020.

Site officiel : http://www.roland-jaccard.com/

Son blog : https://leblogderolandjaccard.com/

 

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