Temps d’arrêt. Stéphane Lambion

Confinement. La porte s’est fermée, brusquement. Parenthèse enchantée ou prison, peuplée d’angoisses ? Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour mettre en récit ce temps d’arrêt imposé par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

Notre enquête propose trois pistes de réflexion, plus ou moins larges. Toutefois, les auteurs ont toute la liberté de n’en choisir qu’une ou d’en proposer d’autres.

  1. Qu’est-ce qui vous a inspiré le temps d’arrêt, individuel et collectif, pendant la pandémie ?
  2. Quel rapport entre intimité et extimité ? (désir d’extimité = le désir de communiquer sur son monde intérieur, d’après Serge Tisseron, psychiatre)
  3. Déconfinement. On va où maintenant ? Pour quoi faire ?

L’invité de cette édition est Stéphane Lambion*, écrivain et traducteur.

STephane Lambion Confinement

Stéphane Lambion – « Entre les quatre murs de la page »

Dans un texte récent, j’ai choisi la fiction pour évoquer le printemps que nous avons traversé ; cette fois j’attaque le problème de front, avec ses mots à lui. J’ai pris les trois questions, je les ai mélangées et j’ai attendu que ça décante. Au bout du compte est resté ce mot que je ne connaissais pas : extimité.

Intuitivement, j’ai tendance à me méfier des concepts qui semblent artificiels ou trop intellectuels, pas assez tangibles. Je ne peux m’empêcher de croire que ce qui compte vraiment, c’est le corps et ce qui part du corps, c’est-à-dire la sensation (d’ailleurs, quand on écrit, même si ça n’y reste qu’une seconde avant de remonter au cerveau, ça part toujours de l’estomac ou du cœur).

Cependant, derrière ses airs savants, le terme d’extimité ne fait que désigner l’extériorisation de l’intimité : il est donc assez simple non seulement pour le comprendre, mais pour en sentir la portée. C’est un mot qui me parle, ou plutôt, qui me susurre : sans même savoir ce que je mets derrière, il fait sens, il sonne juste – ce mot, je peux le faire mien.

Ma première pensée, en le voyant, s’est portée vers l’écriture : en écrivant, je ne cesse de m’extimer. Je pense que c’est vrai de beaucoup d’écrivains ; dans mon cas, c’est très frappant : parfois, j’écris à partir de sensations pures – qu’elles soient liées à des instants fugaces ou à des images – mais le plus souvent j’écris à partir d’expériences personnelles, intimes. Écrire Bleue et je te veux bleue, mon premier livre, était un acte d’une extimité toute chirurgicale.

Or, cette opération d’extimité qu’est l’écriture s’effectue toujours dans une forme de confinement : c’est, au moins, le confinement de la page. On peut être dans le café le plus bondé de Paris, on sera toujours confiné quand on écrit : d’un coup, on est enfermé entre les bordures d’une feuille ou d’un écran, et le monde s’efface. D’ailleurs, Cendrars raconte dans L’Homme foudroyé qu’il préfère écrire dans sa cuisine plutôt que devant un panorama, et qu’on n’écrit jamais aussi bien que face à un mur blanc – comme saint Jérôme dans sa cellule.

Bref, il faut se confiner pour écrire : pour moi, la période qu’on a connue ce printemps n’a donc rien de nouveau ; elle n’a fait qu’imposer à tous des conditions qui sont déjà, naturellement, celles que requiert l’écriture (ou toute autre pratique créatrice solitaire : le dessin, la sculpture…). On a entendu des milliers de fois que ce printemps, le monde s’est mis en pause : de mon côté, j’ai eu l’impression d’être enfin dans une activité permanente.

D’habitude, le confinement de l’écriture, c’est une violence à la semaine : c’est le temps que l’on se vole à soi-même entre deux rendez-vous ; c’est le temps que l’on trouve pour laisser respirer et grandir les quelques mots griffonnés à la va-vite sur un coin de carnet en se disant que l’on reviendra dessus plus tard. Pour tenir bon dans de pareilles conditions, pour ne pas laisser tomber – à quoi bon écrire après tout ? – il faut un sentiment de nécessité très fort (et peut-être aussi la perspective d’un plaisir).

Or, pendant le confinement de printemps, le rapport au temps s’est radicalement inversé : soudain, tout le monde avait du temps. Trop de temps. Je pense que cet excès a eu trois effets (liés) qui ont pu pousser certaines personnes vers cet acte d’extimité qu’est la création :

  • la création est un divertissement comme un autre, au sens pascalien – et avec du temps à ne plus savoir qu’en faire, il faut bien de quoi s’occuper ;
  • cet excès de temps couplé à un sentiment de solitude fait naître une envie d’altérité, un besoin de communiquer, or la création engendre une forme de dialogue avec son récepteur et permet donc de pallier la solitude ;
  • le temps joint à la solitude augmente la conscience de sa propre intimité (on découvre certaines données physiques et psychologiques qu’on ignorait de soi-même) et fait naître le désir d’interroger cette intimité par rapport à celle d’autrui (ce qui renvoie aussi à la dimension dialogique de la création).

À cela s’ajoute un quatrième point : je pense que le sentiment de traverser une crise collective a permis de relativiser la notion d’intimité et la pudeur qui l’accompagne habituellement – le raisonnement étant plus ou moins le suivant : puisqu’il existe un virus qui nous met collectivement face à ce qu’il y a de plus intime (le rapport à la mort), je peux bien partager des choses de mon intimité – m’extimer – sans que cela paraisse impudique ou déplacé (au contraire, un tel partage ne peut que renforcer le sentiment de collectivité).

Le fait que beaucoup se soient confrontés à l’expérience de l’extimité par la création est une très belle chose. J’avoue que je me demande quand même ce qu’il adviendra, une fois que la crise sera passée, des actes créateurs nés entre mars et mai. Donner forme à un acte créateur requiert du travail (c’est-à-dire une certaine disponibilité physique et émotionnelle) : je me demande combien, parmi les projets de romans nés avec le confinement de printemps, dépasseront le stade d’ébauche…

Toujours est-il qu’en ce moment, c’est la trêve estivale : la routine quotidienne n’a pas encore repris son cours et il est encore temps de se consacrer tout entier à s’extimer. Dans quelques semaines cependant, recommenceront les fulgurances en coins de carnets (vite, noter cela avant que le métro arrive) et la lutte quotidienne pour confiner l’extimité entre les quatre murs de la page.

Il faudra, alors, recommencer à chercher son souffle.

Les Bossons, le 18 août 2020

 

Notice biographique

*Stéphane Lambion est né en 1997 à Bruxelles. Écrivain de poésie autant que de prose, il a également traduit de la poésie contemporaine.

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Il a publié son premier livre, Bleue et je te veux bleue, chez l’Echappée belle en 2019 ; il fait paraître régulièrement des textes en revue (Grasset, Recours au poème, Terre à ciel,…) et rassemble tout ce qu’il écrit sur son site : http://stephanelambion.fr

« Stockholm », poème issu d’une série longue, a reçu le prix de la Francophonie au Concours international de poésie de la Sorbonne.

Normalien et agrégé de lettres, il enseigne le français à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni, tout en préparant une thèse de littérature comparée.

Rédigé par Cristina Hermeziu le 31 août 2020. 

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