Temps d’arrêt. Andreea Apostu

Confinement. La porte s’est fermée, brusquement. Parenthèse enchantée ou prison, peuplée d’angoisses ? Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour mettre en récit ce temps d’arrêt imposé par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

L’invitée de cette édition est Andreea Apostu*, chercheuse en littérature et poétesse.

Un déconfinement intérieur

1.Qu’est-ce qui vous a inspiré le temps d’arrêt, individuel et collectif, pendant la pandémie ?

Pour moi, le temps d’arrêt du confinement a engendré non seulement un ample processus de relecture (j’ai revisité les œuvres qui ont fondé mon univers intérieur : les romans de Mikhaïl Chichkine, Gabriel García Márquez, la prose de Cortázar et Borges, la poésie américaine, la poésie de Virgil Mazilescu, Ioan Es. Pop, Ion Mureșan, Mircea Ivănescu, A. E. Baconsky), mais aussi un retour à l’écriture, à la création poétique. Après une décennie, j’ai recommencé à écrire de la poésie, donc je pourrais dire que le confinement du corps à la maison a été accompagné par un déconfinement intérieur. Par la suite, malgré l’isolement, j’ai eu un fort sentiment de liberté spirituelle.
J’ai eu de la chance, car cette pandémie a changé ma vie d’un point de vue à la fois négatif et positif : négatif, car notre modus vivendi a été brutalement bouleversé et la peur est devenue une réalité quotidienne, positif, car elle m’a remis sur un chemin abandonné depuis longtemps, que je veux maintenant suivre jusqu’au bout.

2. Quel rapport entre intimité et extimité ? (désir d’extimité = le désir de communiquer sur son monde intérieur, d’après Serge Tisseron, psychiatre)

Le confinement, l’existence avec soi entre les limites de l’intimité, a été accompagné par un désir et un besoin inouïs de communiquer sur mon univers intérieur. J’ai parlé beaucoup à des anciens amis, je me suis fait de nouveaux, grâce aux réseaux sociaux, mais surtout j’ai communiqué au monde entier mes angoisses, passions, souvenirs à travers les textes que j’ai écrits. L’extimité s’est donc traduite dans mon cas par la mise en texte du soi, par la littérature. Je me suis presque entièrement dévoilée – un processus parfois impudique, mais libérateur. L’acte d’écrire a été, je crois, un mécanisme de défense psychologique.

3. Déconfinement. On va où maintenant ? Pour quoi faire ?

Le déconfinement semble maintenant un état de choses fragile, susceptible à tout moment d’être interrompu par un nouveau confinement, parce que ce virus n’est pas très bien connu et ses manifestations semblent dépasser les pouvoirs et la prévoyance des autorités.

Dans mon cas, un retour à la vie d’avant est presque impossible. Je me sens maintenant une personne assez différente, habituée à ses angoisses, capable de les freiner, qui veut suivre un chemin, disons, littéraire. Ma manière de voir et de percevoir le monde a changé. Je suis consciente maintenant de la fragilité de mon corps, de l’insuffisance du temps, des coins de mon être que j’avais longtemps cessé d’inspecter. Pour moi, le déconfinement intérieur durant le confinement général a été plus important que le déconfinement ultérieur du corps.

poème 

Je voudrais faire tout le voyage
le soleil
allume le portable et les peaux de bananes
dans la poubelle
fond le bracelet de la fille à côté
et la peur de l’après-midi
je ferme les yeux le paysage est toujours là
un paysage de campagne où les cigognes écrasent
les têtes des serpents & les partagent
où le maïs brûle & laisse des traces

Je me réveille tous le jours jusqu’à mon arrivée
la ville aux lieux épars
où rien n’importe et ton corps me sépare
le corps devant les voitures luisantes
lavées par la pluie
ça sent le vert & et l’amour

Je voudrais m’étendre sur un pré brûlé
parmi les chardons et les os portant les marques des chiens
sur la colline qui mène au cimetière
parmi les rangées d’arbres aux saluts militaires
ouvrir là-bas le petit paquet préparé d’avance
les jambes fatiguées par la montée

*Notice bio

Andreea APOSTU est, depuis décembre 2018, docteur ès lettres de l’Université de Bucarest et de l’Université de Poitiers. Sa thèse a porté sur la réception du Moyen Âge dans les peintures postimpressionnistes de Maurice Denis et sur la manière dont l’art médiéval se conjugue avec la modernité artistique à la fin du XIXe siècle.

À présent, elle est assistante de recherche à l’Institut de Théorie et Histoire Littéraire G. Călinescu de l’Académie Roumaine. Elle a signé plusieurs articles scientifiques dans des revues internationales et des ouvrages collectifs. Andreea publie également des critiques littéraires et des comptes-rendus dans Infinitezimal, Timpul, Revista de Povestiri, Bookaholic et Le Grand Continent.

Rédigé par Cristina Hermeziu le 7 septembre 2020.

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