« La signification du masque » d’après Zacharias Lichter. Un livre culte

Matei Calinescu, La vie et les opinions de Zacharias Lichter, [roman], traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Circé, 2020.

Qui est Zacharias Lichter ? Etrange prophète, poète des tréfonds mystiques, métaphysicien en haillons, clown visionnaire et sage déchu, philosophe de l’absurde et insolent fou du roi, ange doux et démon inquiétant, imbécile lucide, clairvoyant scandaleux…

Un demi-siècle après sa naissance romanesque dans une Roumanie en corset idéologique, le curieux personnage du roman de Matei Calinescu (1934-2009) a tout pour interpeller le lecteur d’aujourd’hui. Qui, de nos jours, pourrait nommer les choses à haute voix sans grimacer comme un clown, sans couvrir son visage d’un masque ?

Comme par magie, on ouvre ce livre culte (publié en 1969 en Roumanie, traduit en français en 2020) à la page 141 :

«La signification du masque»

Dans les moments essentiels de nos rapports aux autres, nous devrions porter des masques, disait Zacharias Lichter à ses amis ; seul un masque peut exprimer la véritable dialectique de l’esprit, avec toutes ses tensions. La physionomie ne signifie que sur le plan du psychologique ; le masque, lui, place celui qui le porte – même s’il ne s’en rend pas compte – dans la sphère de l’ontologique.

« Le paradoxe du masque tient au fait qu’il montre, qu’il indique, tout en cachant. Il indique parfois même ce qu’il cache, et en révélant l’essence ; mais il l’intègre alors dans l’un ou l’autre de ses archétypes grotesques. D’autres fois, ce rapport peut s’inverser : l’essence est cachée, introduite dans la ‘catégorie du secret’. Dans les deux cas, toutefois, le masque, en tant que négation de la pseudo-complexité du psychologique, est le premier signe d’une volonté de pénétrer dans le spirituel. Que ce soit par ce que le masque avoue ou par ce qu’il cache, celui qui en porte un se protège à l’aide de l’énigmatique contre le risque d’aliénation, en se proposant à un déchiffrement infini tout en moquant avec ironie toute tentative de déchiffrement…

« Mais la société, dont la cohésion se base précisément sur l’aliénation des individus qui la composent, a peu à peu institué de fausses valeurs, au nom desquelles l’idée même de masque est dépréciée et minimalisée, si bien que le masque a partout – les exceptions sont rares – été chassé, jusqu’au sein des accessoires des théâtres. Et pourtant, usant des moyens les plus invraisemblables, l’esprit a pu créer les masques dont il avait besoin pour se protéger ; ainsi quelques grands poètes ont-ils même transformé les mots en masques. » (…)

(pp141-142)

Notice bio

Matei Calinescu (1934-2009), grand nom de la critique littéraire roumaine du XXe siècle, spécialiste du postmodernisme, s’exile aux Etats-Unis en 1973 où enseigne la littérature comparée à l’Université de l’Indiana. Dans la littérature roumaine, La vie et les opinions de Zacharias Lichter, son seul roman publié en 1969, est devenu un livre culte. Ses œuvres complètes sont publiées par les éditions Humanitas.

Rédigé par Cristina Hermeziu le 13 septembre 2020.

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