Temps d’arrêt. Ioana-Maria Stăncescu

Confinement. La porte s’est fermée, brusquement. Parenthèse enchantée ou prison, peuplée d’angoisses ? Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour mettre en récit ce temps d’arrêt imposé par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

L’invitée de cette édition est Ioana-Maria Stăncescu*, journaliste et écrivaine.

« Je suis active, donc j’existe. Clac ! »

Me voilà seule avec moi-même. Pas de souci, j’aime bien ça. Enfant unique, j’avais déjà l’habitude. En revanche, cette fois-ci, ce n’est plus le monde que je vois par la fenêtre, mais la fin. Voilà. Or, les fins me font peur. Petite, j’ai pris part par hasard à une discussion entre mes parents et le philosophe Constantin Noica. Je ne sais plus de quel sujet il était question – la Guerre froide ou encore la menace nucléaire – mais tout d’un coup, j’ai entendu Noica dire à ma mère : mais, Madame, ce n’est pas donné à tout un chacun d’être spectateur de la fin du monde ! Je garde cette phrase en tête pendant que je m’installe confortablement sur mon canapé et j’attends la suite. Dans sa chambre, ma fille, 15 ans, écoute de la musique à fond et révise pour son Brevet. Je n’ai jamais compris comment elle pouvait travailler dans de telles conditions, mais je n’ai pas le courage de lui poser la question. Il faut savoir choisir ses batailles et surtout, il m’est impossible de combattre sur deux fronts à la fois. Je reste donc, aux aguets, sur le front pandémique et je laisse mon ado tranquille. Pour l’instant.

Dans les jours qui viennent, j’ai l’impression de me retrouver dans un musée, le Louvre par exemple, à l’heure de la fermeture. Des claquements de portes, voilà le bruit que ce coronavirus fait dans ma tête. Mon éditrice m’appelle pour me dire que le lancement de mon roman est annulé. Clac. Tarom suspend son vol pour Paris. Clac. A la radio, la rédaction se vide et on reste en télétravail. Clac. Je ne rends plus visite à ma mère. Clac. Je ne fais plus de projets. Clac, clac, clac. Je perds mes repères et cela me frustre. Comme la plupart des femmes de la planète, je n’ai pas l’habitude de rester à ne rien faire. Je suis active, donc j’existe, voilà mon slogan. J’apprends à vivre autrement. En ligne, par exemple. Je déménage sur Internet, pour une fois sans culpabiliser. Finalement, je suis en mode survie et du coup, je me donne toutes les libertés, y compris celle de passer des heures et des heures sur les réseaux. De temps en temps, je jette un coup d’œil par la fenêtre. La fin est toujours là, je la sens, je la renifle. Heureusement, la mort est loin. En Italie, par exemple. On est en guerre, me dis-je et avec cette pensée en tête, je décide de vivre cette période dignement. Je me cultive. Je refais mes stocks de livres, je télécharge des films d’art, je regarde des spectacles de théâtre et d’opéra. Au fur et à mesure que ma tête se remplit d’images, de sons et d’émotions, le vide qui se creuse autour de moi fait moins de mal et moins de bruit.

Une fois par semaine, je m’aventure faire des courses. Munie de masque et de gants, je me mets encore un peu de rouge à lèvres avant de sortir de la maison, réminiscence d’une autre vie. Une fois par semaine, je frappe à la porte de la chambre de ma fille pour lui proposer de faire une petite balade dans le quartier. « Est-ce que j’ai vraiment le choix ? », ronchonne-t-elle. Je lui réponds : »Non, bien sûr que non » et je l’emmène prendre l’air avec le même sentiment du devoir accompli que j’avais quand elle était petite et que je l’accompagnais jouer dans le parc. Une fois par semaine, je me fais livrer des pizzas ou des burgers que je mange devant la télé pendant que je regarde mes films d’auteur. Se cultiver donne de l’appétit, me dis-je et je regarde de nouveau, par la fenêtre. Personne. Surtout dans un quartier comme le mien dont le charme réside essentiellement dans un dédale de petites ruelles bordées de maisonnettes et de leurs jardins, l’absence des autres me perturbe. Pour une fois, le temps prend tout son temps. Nous sommes confinés dans le présent. Chacun dans le sien. La solitude devient la solution. Plus on est seul, plus on est à l’abri. On dirait une planète condamnée à l’âge de l’adolescence. Ma fille se moque de moi : « bienvenue dans mon monde, maman ! ».

Totoro

Je dors mal, je me réveille aux aurores et je me laisse aller. Plus de maquillage, plus de rendez-vous chez le coiffeur, plus de parfum, plus de jolies robes. La vraie beauté vient de l’intérieur ! Je me dis que pour ce qui est de l’intérieur, on est bien servi en ce moment ! Gare à tes vœux, pourvus qu’ils ne s’accomplissent ! C’est ma grand-mère paternelle qui n’arrêtait pas de me le répéter. Je commence à écrire sur elle. Je ne sais pas pourquoi, surtout que je n’ai pas forcément aimé cette grand-mère. N’empêche. Je lui consacre en tout, quatre-vingt micro-récits que je publie sur Facebook et grâce auxquels je plonge là où je me sens le plus en sécurité : dans mon enfance. Faute de nouvelles expériences, je me nourris du passé. Je deviens en quelque sorte proustienne, sauf que « A la recherche du temps perdu » devient « A la recherche du temps vécu ».

La beauté me manque. La mienne, mais surtout celle de l’extérieur. Rester confinée au printemps, quel gâchis ! J’achète des fleurs en pot sur Internet pour en décorer mon balcon. Il est joli, mon balcon. J’y passe des soirées à boire un verre de rosé et à regarder dehors. Personne. Je trouve des serres qui font des livraisons et je m’offre d’énormes bouquets de lilas, tulipes et pivoines. Je me fais plaisir toute seule. Le monde n’y peut rien. Les autres non plus. Surtout qu’en ce moment, ils sont la source de tous mes maux. Je ne les accuse pas, je les évite. Je me mets à écrire un roman dont l’action se passe en pleine période de confinement. La protagoniste est une femme comme moi, un peu plus jeune et avec des cheveux un peu plus courts. J’ai déjà rempli une centaine de pages. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon ! Bientôt, l’été s’installera de toutes ses forces et c’est à partir de ce moment-là que la situation deviendra absolument insupportable. Hiberner en plein soleil ? Soyons sérieux, c’est impensable, on ne peut pas se moquer de la gueule du monde à ce point-là !

A partir de la mi-juin, nous voilà, enfin, déconfinés. On vient de l’annoncer à la télé. Je regarde par la fenêtre. Je ne vois plus la fin, mais plutôt le feuillage des platanes qui poussent devant mon immeuble. La fin se cache derrière les arbres, plus loin. Du coup, elle fait moins peur. On ne peut pas redouter des choses parce qu’elles existent tant qu’elles ne nous portent pas atteinte. Même la peur a ses limites. Surtout en été. Trois mois pendant lesquels on laisse tout mal de côté et on s’occupe à faire des projets de vacances. Les miennes se passeront dans Le Lot. Une petite semaine, en amoureux. C’est prévu. En attendant, je décide d’être sage et raisonnable. Le bonheur et les vacances, ça se mérite, je me dis, et je continue à respecter à la lettre toutes les restrictions : je porte le masque, je désinfecte, je préserve la distanciation, je me lave les mains encore et encore. Ma fille réussit son Brevet et continue à mettre de la musique à fond dans sa chambre. Je souris. Je suis contente. Je n’ai plus de questions à lui poser. Je la laisse tranquille. Pour l’instant.

J’adopte un chat. Je l’appelle Totoro, d’après le personnage d’un film d’animation japonais et il me colle du matin au soir, comme un amant trompé. Ça m’occupe, ça me pousse vers l’avenir, ça me rend moins seule, ça m’amuse et ça me fait drôle. Je me dis que je vais devoir trouver quelqu’un pour prendre soin de lui pendant mon absence. En attendant, je continue à voir l’été passer. Il fait chaud. De plus en plus chaud. Du haut de ma fenêtre, je scrute les ruelles de mon quartier. Les gens y sont de retour. Ca bavarde à nouveau! La fin du monde n’est plus pour tout de suite. D’abord l’été ! Le jour de mon départ en vacances, je mets une jolie robe avec bretelles, je boucle mes valises, je gratouille un peu le chat, je fais un petit coucou à ma fille qui est partie en colo, je cherche un taxi, je mets mon masque et je donne deux tours de clé à la porte. Clac, clac. Ce bruit ne m’angoisse plus. Une peur à laquelle on est déjà habitué ne fait plus peur. Surtout en été.

*Notice biographique

Ioana-Maria Stăncescu est née à Bucarest, en 1975. Issue d’une famille francophone, elle apprend le français très tôt, avec un professeur natif. Après des études de  Langue et de Littérature française à l’Université de Bucarest et quelques années de presse écrite, elle rejoint la Section des émissions en français de Radio Roumanie Internationale où elle travaille aujourd’hui encore.  Elle collabore avec le magasine francophone Regard et en 2011, elle lance le blog http://blog.asa-si-asa.ro/ qu’elle consacre dans un premier temps aux expériences offertes par la maternité (sa fille, Ana, naît en 2005) avant de se tourner définitivement vers des expériences fictives et littéraires.  En 2020, Ioana-Maria publie son premier roman « Tot ce i-am promis tatălui meu » chez les Maisons d’édition Trei,  où elle raconte l’histoire d’une femme qui balance entre deux pays – la Roumanie et la France  et plusieurs rôles – mère, épouse, fille et amante. Le livre a figuré parmi les nominés des Prix pour littérature féminine, Sofia Nădejde, dans la catégorie du Premier roman. Elle vit à Bucarest et passe ses vacances en France.

Rédigé par Cristina Hermeziu le 28 septembre 2020.

3 commentaires sur “Temps d’arrêt. Ioana-Maria Stăncescu

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    1. Bonjour Temps de lecture. Je vous remercie d’avoir réagi à cet article. Il est fort probable que le livre de Ioana-Maria Stancescu soit traduit assez vite, d’autant plus que récemment ce récit a été remarqué et retenu dans la dernière sélection du Festival du premier roman de Chambéry et on s’en réjouit. Vivement sa traduction ! 🙂

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      1. Bonsoir. Merci pour votre réponse. C’est en compulsant le programme, justement, du Festival que ce titre m’a intriguée. D’autant que je viens de finir « L’enfance de Kaspar Hauser » de Bogdan Stanescu qui a été primé à cette occasion.

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