Le pogrom de Iassy dans un roman à l’humour cru : « Les Oxenberg et les Bernstein » de Cătălin Mihuleac.

« Les Oxenberg et les Bernstein » de Cătălin Mihuleac (Noir sur Blanc). Chronique par Jean-Michel Bérard.

Les Oxenberg et les Bernstein est l’un des livres les plus forts que j’aie pu lire ces dernières années. De ceux qui vous marquent pour longtemps, sinon toute votre vie de lecteur. Je l’ai dévoré voici deux ans sous son titre d’origine, « America de peste pogrom » et l’ai redécouvert ces jours-ci dans l’excellente traduction de Marily Le Nir, publiée par les éditions Noir sur Blanc.

L’ébranlement que j’en ai reçu est intact.

En Roumanie, de nos jours, Sânziana fait visiter sa ville de Iași à deux Juifs américains, Dora Bernstein et son fils Ben, avec une désinvolture savoureuse. Ion Creangă? Le Mark Twain de la littérature roumaine. Mihai Eminescu ? Le James Dean des Roumains. Les deux touristes ont tôt fait d’adopter leur hôtesse à l’humour caustique : Sânziana devient Suzy. Tous trois se lancent outre Atlantique dans un commerce de vêtements de seconde-main, dont Suzy administre la branche export vers la Roumanie.

Iași, 22 juin 1941. La famille Oxenberg est inquiète. Les violences antisémites vont croissantes, dans une ville où près de la moitié de la population est juive. La Roumanie, alliée au Troisième Reich, attaque l’Union soviétique dont la frontière, depuis le rapt de la Bessarabie, ne se trouve qu’à une quinzaine de kilomètres à l’Est de la capitale moldave. Les autorités roumaines vivent dans la hantise de commandos soviétiques parachutés sur l’arrière du front, cinquième colonne à laquelle les Juifs de Iași, traîtres tout désignés, porteraient assistance. Elles font creuser deux immenses fosses communes dans le cimetière israélite, sur les hauteurs de Păcurari. Le crime est prémédité.

En quelques jours, la civilisation vacille. La ville va sombrer dans l’hystérie collective et la folie meurtrière. Une immense fête barbare à laquelle armée et police roumaine, mais aussi des civils de toutes les classes sociales, vont participer avec un zèle fanatique.

Le pogrom.

Vous attendiez une gifle. C’est un uppercut qui vous cueille.

On rafle, on pille, on viole, on tabasse, on massacre à la Questure et à Râpa Galbenă, on détrousse les cadavres, on pousse les survivants hébétés à la gare, vers les deux trains de la mort, pour Călărași et Podu Iloaiei…

Les deux récits à presque 80 ans d’intervalle, celui de la famille Bernstein et celui des Oxenberg, vont se rencontrer, et peu à peu le présent s’éclairer à la lueur du passé dévoilé.

La traduction de Marily Le Nir est un véritable tour de force, tant Cătălin Mihuleac joue en virtuose du changement de ton et de registre de vocabulaire – parfois très cru – selon l’époque ou les personnages, sans pour autant se départir de son humour sarcastique.

Le changement de ton, c’est l’arme secrète de l’auteur : les Juifs en rajoutent dans l’autodérision et la cupidité, alimentant les préjugés antisémites, la bonne et le policier bessarabien ont des accents à couper au couteau, l’officier allemand et l’acteur de théâtre rivalisent d’une bonne éducation factice au milieu du carnage. Le lecteur est ainsi balloté entre victimes et bourreaux, poussé à s’identifier aux uns comme aux autres, jusque dans l’irrationnel. La leçon est rude, dérangeante, et d’autant plus efficace qu’elle n’est pas moralisatrice.

Que faire d’un tel héritage historique ? Imiter la France, qui n’en fini pas de battre sa coulpe, demander pardon au monde entier pour expier les pages sombres de son histoire ?

Non. Mais savoir, faire connaître, et transmettre aux générations futures.

L’auteur malmène l’un de ses personnages contemporains qui se complait dans l’indifférence confortable que lui procure son existence consumériste, et préfère vivre dans l’ignorance du passé parce que la génération précédente n’a pas pu ou su témoigner.

Iași, ville d’ombres et de lumières

Jassy ( ou Iași) est la ville des grandes idées. C’est là que s’est scellée l’union moldo-valaque qui a abouti à la création de la Roumanie. La ville aux sept collines possède la plus ancienne université du pays qui abrite des facultés de sciences et techniques, médecine et pharmacie, lettres, économie, théologie. La première imprimerie de Roumanie y a été fondée, à l’ombre du majestueux palais de la Culture. C’est un foyer religieux parmi les plus vénérés, les plus magnétiques du pays, on y trouve l’un des plus beaux opéras d’Europe à la programmation raffinée, le plus ancien jardin botanique de Roumanie s’étendant sur une centaine d’hectares, soit l’un des plus grands de notre continent. On y a composé les vers les plus somptueux de la poésie roumaine. A peu près tout ce qui compte en littérature du pays est natif de la capitale moldave, ou bien y a séjourné. Le grand écrivain transylvain Liviu Rebreanu n’a-t-il pas reçu, dans un éclair tout baudelairien, l’inspiration de son roman « Adam et Eve », troublé par le regard d’une élégante passante croisée rue Lăpușneanu?

 « Mais à la fin, tout ce que cette fameuse éducation européenne vous apprend, c’est comment trouver le courage et les bonnes raisons, bien valables, bien propres, pour tuer un homme qui ne vous a rien fait. »

Romain Gary, « Education européenne », Editions Folio, p. 273

L’ouvrage de Cătălin Mihuleac est loin d’être un roman régionaliste. Le choix de l’auteur de traiter par la fiction d’un sujet très lourd, lui confère une force que n’aurait sans doute pas un travail d’historien, mais sa portée va bien au-delà de l’histoire roumaine. L’auteur rappelle que le démon sommeille en chaque homme, que la culture ne préserve en rien de la barbarie. Il réaffirme, de toutes ses forces, qu’une vie d’homme selon la formule d’Aimé Césaire, est « le combat de l’ombre et de la lumière ».

Si cette horreur, ce crime effroyable a été possible là-bas, à Iași, alors ne nous leurrons pas: cela peut se produire… n’importe où. 

Jean-Michel Bérard

Notice bio

Jean-Michel Bérard a été chroniqueur pendant une quinzaine d’années pour le «B.I. Balkans-Infos», fondé par les journalistes Louis Dalmas et Kosta Christitch. Il a publié également des articles dans «Le Républicain Lorrain», «Les Cahiers de l’Indépendance», «Tvorac grada», et la revue «Géopolitique», fondée par le général Pierre-Marie Gallois et Marie-France Garaud.

Grand lecteur, amoureux de voyages et de géopolitique, à 20 ans il découvre la Roumanie, six mois après la chute de Ceaușescu, en 1990. 30 ans plus tard, ce pays le fascine toujours: en apprenant sa langue, il s’est passionné pour l’histoire et la culture de cette contrée et lit en original les grands noms de la littérature roumaine, des classiques et des modernes.

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