Distances rapprochées. L’écrivaine Ana Maria Sandu

Pandémie. Quelles formes insolites ont pris nos confinements ? Parfois, derrière les masques, des barrières sont tombées. Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour redéfinir la proximité et les relations, les liens et les distances engendrés par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

L’invitée de la série Distances rapprochées est l’écrivaine Ana Maria Sandu*.

Ana Maria Sandu /Photo par Ema Cojocaru

Ana Maria Sandu : La deuxième réalité

Si j’écrivais un roman sur mon confinement, il parlerait d’une proximité virtuelle. De comment tu peux te rapprocher de quelqu’un que tu n’as jamais rencontré. De l’illusion de l’ici et maintenant. Du besoin d’inventer une suite au monde quand celui-ci s’arrête. Le confinement fut bien des choses, mais l’un de ses aspects est lié à une histoire qui m’a fait ressentir les distances comme jamais auparavant.

Tout s’est précipité, j’avais un dîner avec quelqu’un deux jours avant que tout ne s’arrête. J’ai eu peur, j’ai renoncé. L’homme en question a dû retourner en urgence en France. On s’est ratés. Comme tant de fois dans la vie. Mais toute l’histoire de fou qui s’en est suivie nous a tenus, paradoxalement, connectés. « Tu es bien arrivé ? ça se passe comment chez vous ? qu’est ce qui va suivre ? » La peur est généreuse, elle nous rend soucieux même des gens que l’on ne connaît pas, mais qui vivent une expérience similaire.

On a beaucoup parlé. Tous les jours en fait. On avait tout le temps du monde, comme tu n’en as jamais dans une relation. Comme si on avait essayé de remplacer notre ancienne routine avec une nouvelle, où tout se réinventait, y compris nous, deux personnes qui ne s’étaient jamais vues, excepté sur un écran de téléphone. On s’est dit bonne journée et fais de beaux rêves, on a échangé des recettes de cuisine, on a même déjeuné ensemble. On s’est bien habillés et on a trinqué des verres de vin virtuellement. On a parlé de chats, de livres, de films, de nos familles, de plantes de balcon. On a vu les cerises rougir et les figues pousser au-dessus d’une rue de Paris. Je pourrais me débrouiller à tout moment, et sans lumière, dans un appartement où je ne serais jamais entrée. Je parlerais tout bas avec le chat. Et je saurais où se trouve tel album photo, ou les verres de cocktail. Où est le vase qui me plaît. La télévision serait sur Arte et tout me semblerait tellement familier et tellement inconnu.

Dans la solitude silencieuse du monde, un homme et une femme, totalement étrangers, ont développé une forme de rapprochement isolé. Chacun d’entre eux s’est barricadé dans l’attention de l’autre. Ils ont imaginé des scénarios qu’aucun des deux n’a crus jusqu’à la fin. Mais qui s’en soucie ? Ce qui était important c’était le chemin, le jour suivant, le signe de vie et d’espoir qu’ils avaient besoin de recevoir. Tout ce qu’ils ont vécu en quatre mois paraissait aussi réel que n’importe quelle réalité. Ils ont réussi à créer une fiction parfaite, qui annulait presque tout ce qui se passait à côté. Bien sûr qu’ils étaient inquiets, mais comme peuvent l’être des gens préoccupés, faisant attention l’un à l’autre. Je dirais amoureux, mais le mot vient d’une autre dimension, qui aurait plus de lien avec le temps d’avant. Avec ce qu’ils avaient vécu ou expérimenté. Et dans leur cas, la fantaisie prenait la place de tout autre chose.

On s’est parlé de nos vies et on a déconstruit des clichés. J’ai été Shéhérazade sans le savoir. J’ai rêvé en français, car nous avions créé un lien rien qu’avec des mots. J’ai vécu la plus vraie des fictions, et ce n’était possible que dans une situation exceptionnelle de la vie.

Notice bio

*Ana Maria Sandu – née en 1974 – vit à Bucarest. En 2003, elle publie Din amintirile unui Chelbasan, un poème épique remarqué par les jurys des prix littéraires les plus renommés. Traduit en français par Fanny Chartres, l’ouvrage est publié par les éditions du Chemin de fer sous le titre L’écorchure, avec les dessins de Marine Joatton.

En 2006, elle publie le roman Fata din casa vagon [La fille de la maison-wagon] – une histoire cruelle sur l’identité et le destin. Trois histoires alternatives, pour une même histoire d’amour, dans la Roumanie des années 70.

Plusieurs de ses recueils de nouvelles et ouvrages en prose sont parus chez Polirom : Omoară-mă [Tue-moi], en 2010, Aleargă [Cours], en 2013, et Pereți subțiri [Parois minces], en 2017. En 2019 elle publie également un recueil d’essais, Mama îmi spune că am o viață frumoasă [Ma mère me dit que je mène une belle vie].

Elle est actuellement rédactrice à Dilema Veche, célèbre hebdomadaire culturel roumain.  

Rédigé par Cristina Hermeziu le 1er mars 2021.

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