Distances rapprochées. Cécile Oumhani, « Comme des touches d’encres »

Pandémie. Quelles formes insolites ont pris nos confinements ?

Parfois, derrière les masques, des barrières sont tombées. Comment accéder à la signification de ce que nous avons ressenti pendant cette période étrange ?

Pour redéfinir la proximité et les relations, les liens et les distances engendrés ou abimés par la pandémie, pour penser/panser la crise, individuelle et collective, Zoom France Roumanie donne la parole aux écrivains et aux artistes. Ce sont eux – créateurs de tous bords – les sismographes les plus subtils et les plus sensibles de nos temps si fragiles.

L’invitée de la série Distances rapprochées est Cécile Oumhani*, poétesse et romancière.

Comme des touches d’encre

Le temps et l’éloignement, j’ai réappris à les ressentir et à les apprivoiser. D’ici l’été, je croyais encore que tout rentrerait dans l’ordre. Une page que l’on tournerait, même si ce ne serait pas de manière festive, après la grande tristesse des mois précédents… Je n’étais pas près d’oublier mon sang qui se glaçait jusqu’au bout de mes doigts, chaque fois que la sirène d’une ambulance retentissait dans la rue en direction de l’hôpital.  Plusieurs fois par jour… La toux sèche du voisin avait paru interminable.  Elle traversait la cloison et elle me réveillait, comme elle devait le réveiller lui aussi et tellement plus que moi.  Elle avait duré des semaines.  En juin, il a recommencé à aller chercher le pain avec son petit garçon. Alors la fin de l’année devait sonner la délivrance pour tous. Impossible qu’il en soit autrement.

     Je me suis repliée en pleine nature, là où rien ne dérange ni les cerfs ni les sangliers. J’en avais rêvé comme d’une libération. Et personne considérée fragile, j’y suis restée. Les plants de choux, de livèche et autres légumes, j’ignorais les trésors de patience qu’il nous faudrait pour les voir pousser et espérer en récolter quelques feuilles. Les orties ne piquent pas les mains, si on sait comment s’y prendre pour les cueillir. Je me suis redressée, quand une clameur s’est élevée dans le ciel d’automne, marbré de rouge au couchant. Elle m’assourdissait. De fines touches d’encre de Chine dessinaient un ample V au-dessus de moi. Elles ondoyaient et avançaient, ponctuant leur mouvement de longs cris aigres.  Libres comme l’air, elles avaient largué les amarres pour défier l’espace et les kilomètres.

      Cet après-midi-là, N. Scott Momaday m’avait envoyé un poème intitulé « Un départ d’oies ».  La coïncidence me troublait et me réchauffait aussi le cœur. Pas plus que nous, les enfants ne pouvaient traverser l’Atlantique et briser l’absence. Mais un poème l’avait fait et de surcroit, le jour où un vol d’oies m’avait surprise au crépuscule. Les mots avaient franchi les distances pour rejoindre les oiseaux qui les avaient inspirés juste au-dessus de ma tête. Et puisqu’ils y étaient parvenus, je cesserais peut-être de penser avec effroi au hurlement des ambulances dans les rues de New York. Son écho me poursuivait jusque dans mon sommeil. Je cesserais d’y penser, parce qu’arriverait bien un moment où il se tairait, en reprenant une sorte de normalité où il serait juste épisodique. 

La terre qui colle aux chaussures après la pluie, l’odeur que laisse le feu de bois dans la braise tiède et la croûte du pain qui brunit dans le four redéfinissaient le contour des heures autour de moi. À la fenêtre, la brume tombait avec l’hiver et enveloppait le paysage. Les souvenirs d’avant venaient quelquefois danser derrière la vitre. Ils s’accrochaient aux silhouettes des arbres enveloppés de fils argentés dans les impalpables strates d’horizons devenus inaccessibles. Car si on lui prête attention, l’eau finit par s’immobiliser pour éclairer ce fond qu’on croyait perdu. Les couleurs sont plus intenses et la beauté de ces images mises de côté par la force des choses n’en est que plus poignante.

Mon dernier voyage avant ce qui a renversé notre planète et balayé tous nos calendriers, remonte à décembre 2019.  À Iasi, j’ai retrouvé Monica, une amie que je n’avais pas vue depuis plusieurs années. Pour la première fois, je la rencontrais dans son pays. L’après-midi avait une jolie clarté et j’aurais voulu que le temps s’arrête pour qu’elle continue de me raconter la ville, ainsi que sa passion pour la littérature, là où nous l’avions laissée, à Paris.  J’avais tant à lui demander sur Mihail Sebastian, sur les romans qu’elle venait de lire et le cinéma roumain. À Suceava, les étudiants m’ont émue par la qualité de leur écoute et les questions qu’ils m’ont posées. Leurs professeurs étaient chaleureuses et accueillantes. Nous avons parlé tard le soir de livres et de poètes avec Muriel, la directrice de l’Institut Français de Iasi. J’ai noté dans mon carnet le nom de Gregor Von Rezzori. L’air froid picotait délicieusement les joues devant les décorations de Noël. Nous avions du mal à nous séparer, même si certaines avaient cours tôt le lendemain. Assises pour quelques photos sur un traîneau lumineux, nous étions abandonnées à ce bonheur presque enfantin que procure l’instant. Qui de nous aurait pressenti qu’une telle insouciance serait de courte durée et que les semaines étaient déjà comptées ?

       Au matin Simona, l’une des professeurs, m’a emmenée jusqu’au monastère de Dragormina à quelques kilomètres de la ville. La lumière de l’hiver exaltait les nuances de la pierre blonde.  Le chant des moniales s’échappait jusque dans la cour, même après que nous eûmes quitté l’office. Étrange mémoire de l’ouïe qui ignore les distances et transcende l’éloignement jusqu’à aujourd’hui… De retour à Suceava, j’ai contourné l’église arménienne pour tenter d’apercevoir l’intérieur de l’édifice fermé. Y aurait-il un jour une autre fois ? Un voyage qui me conduirait jusqu’à l’ancienne Czernowicz, aujourd’hui en Ukraine, à moins de cent kilomètres de là… Je pensais à Paul Celan. S’était-il souvent remémoré sa ville alors qu’il séjournait dans la clinique de banlieue parisienne qui me rappelle à sa poésie, chaque fois que j’en longe le parc ?

          Je passe et repasse les souvenirs de ce dernier voyage au verre de la mémoire, celui qui en garde les teintes et la netteté, celle des paysages comme la sonorité des voix. Et j’attends, portée par ces frontières de l’invisible inconnu que je voudrais repousser toujours plus loin. J’attends que s’ouvre à nouveau le monde, riche et inattendu comme le pic épeiche qui s’est posé sur le tronc d’un chêne ce matin, sans que je sache d’où il venait, ni où il repartait.  J’attends, parce qu’il n’y a pas de joie qui ne mérite d’être célébrée, si discrète et éphémère soit-elle.

Cécile Oumhani, avril 2021

Notice bio

*Cécile Oumhani est l’auteure de plusieurs romans et recueils de poèmes. Tunisian Yankee, paru en 2016, se déroule entre Tunis, New York et la France. La quête de liberté du personnage central y est bouleversée par la première guerre mondiale.

Ce roman, qui a obtenu le Prix Maghreb-Afrique de l’ADELF 2016, a été nominé pour le Prix Joseph Kessel 2017. Il a été traduit en allemand en 2018.

Parmi ses autres romans : Une odeur de henné (réédité en 2012), Les racines du mandarinier (réédité en 2016), Le café d’Yllka (2008),et L’atelier des Strésor (2012).

Parmi ses recueils de poésie : Passeurs de rives, (2015), Marcher loin sous les nuages (2018) et Mémoires inconnues, (La tête à l’envers, 2019). Tunisie, carnets d’incertitude (Elyzad, 2013) a été nominé pour le Grand Prix de la Poésie SGDL 2014.

Elle a aussi publié une réflexion sur l’écriture, A fleur de mots la passion de l’écriture (2004).

Ses livres ont été traduits en plusieurs langues. 

3 commentaires sur “Distances rapprochées. Cécile Oumhani, « Comme des touches d’encres »

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  1. la plume de Cecile est née vaccinée. Elle a beau etre cernée par les ébranlements du monde contemporain (guerres en Bosnie en Syrie en Algérie terrorisme en France ou en Tunisie, pandémie partout) son encre nous fait boire avec une sensibilité bouleversante la sève de la vie. Car écrire c’est plus que survivre, c’est vivre…

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