Livre désirable. Nicolas Trifon, « Oublier Cioran&Cie »

Avec un titre qui interroge et une couverture qui (géo)localise, Nicolas Trifon va droit au but :

Oublier Cioran & Cie, publié par Non Lieu, propose une lecture passionnante de la Roumanie contemporaine à travers des chroniques, analyses, critiques d’ouvrages divers, inédites ou publiées par l’auteur entre 2006 et 2021 sur le site du Courrier des Balkans.

Regroupés en trois sections thématiques – Culture, Société, Histoire – les articles de Nicolas Trifon recensent beaucoup d’informations, toujours mises en contexte et surtout étayées avec une distanciation critique remarquable et une liberté de ton salutaire.

Petit florilège de titres qui reflètent, certes, la gamme étendue de sujets abordés et qui, pour certains, portent à débat : Paul Goma et Norman Manea, le témoignage littéraire dans l’engrenage de la concurrence mémorielle ; Ni héros, ni traitres : les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline ; Les intellectuels roumains aiment-ils l’Occident ? ; Anne Appelbaum, Ana Blandiana : la réaction vient de l’Est ; La lutte contre la corruption, arme des nantis ? ; Les souffrances des Juifs de Roumanie (1940-1944)

Docteur en linguistique et auteur de plusieurs ouvrages d’histoire politique, ancien directeur de la publication d’Iztok – revue libertaire sur les pays de l’Est – entre 1983 et 1991, Nicolas Trifon s’attaquent à des sujets pas toujours commodes et, sans quitter le registre sobre de l’argumentation, garde fièrement son franc-parler.  

A l’instar de l’essai qui donne le titre au recueil et où Nicolas Trifon « s’en prend » à Cioran dont le sulfureux ouvrage de jeunesse La transfiguration de la Roumanie, traduit par Alain Paruit, a été publié aux éditions de l’Herne en 2009. On apprend tout de suite que l’éditeur Constantin Tacou (1927-2001), fondateur de l’Herne, avait décidé de publier la version intégrale de la scandaleuse La Transfiguration… conformément à la volonté de Cioran, comme précisé dans l’avant-propos.

« Le livre parait donc en ce printemps 2009, quinze ans après la mort de son auteur et neuf ans après celle de l’éditeur en France de ses textes traduits du roumain. Ce retard n’est pas expliqué. A-t-on estimé que le public français a gagné en maturité ces dernières années ? » s’interroge à juste titre Nicolas Trifon à la page 15. En se gardant bien et de recommander et de s’indigner de la publication de ce livre de jeunesse qui nous montre un Cioran « antisémite et xénophobe », l’auteur salue la rigueur de la contextualisation que la préface apporte à travers la plume de Marta Petreu. Écrivaine et historienne de la philosophie à l’Université de Cluj, Marta Petreu est d’ailleurs une grande spécialiste de l’influence des mouvements d’extrême droite dans la Roumanie des années 1930 sur les options politiques de nombre de personnalités publiques et littéraires, plus ou moins célèbres à l’époque, célébrissimes aujourd’hui. (à ce titre on pourra se référer à son ouvrage Generația ’27 între Holocaust și Gulag. Mircea Eliade și Klaus Mann despre generația tânără, Polirom, 2016 [La Génération ’27 entre l’Holocauste et le Goulag. Mircea Eliade et Klaus Mann sur la jeune génération], non traduit à ce jour).

Des citations à l’appui, le chroniquer s’emploie à identifier quelques points de continuité et d’autres de rupture entre cet ouvrage outrageux, comprenant des articles que Cioran avait élaborés dans sa période roumaine entre 1933 et 1937, et son œuvre de l’après-guerre, surtout française, libérée de tout passé. La continuité est de ton, pense Nicolas Trifon, et la séduction reste intacte, estime l’analyste, qui ne se voile pas la face : « en lisant ce livre on ne peut s’empêcher d’éprouver quelques frissons dus au style de l’auteur, à son art de provoquer le lecteur, de l’entraîner dans des envolées lyriques ou dramatiques auxquelles lui-même met fin abruptement là où l’on s’attend le moins. Un fois détachées du contexte, certaines formules laconiques mais suggestives peuvent procurer au lecteur un plaisir certain ; elles sont du même ordre que celle qui vont assurer la réputation de cet auteur par la suite. De ce point de vue il y a la continuité. »

En revanche, la rupture est de taille, vu que « Transfiguration reste le seul ouvrage systématique, doctrinaire, les deux ouvrages qui l’avait précédé comme ceux qui l’ont suivi étant des sommes d’aphorismes à la manière des moralistes français du XVIIIe qu’il affectionnait tant ». De plus, Cioran n’a plus jamais adhéré à aucune cause idéologique, son unique engagement « existentiel » restant l’écriture. On pourrait ajouter que, délestée de tout passé, ressuscitée dans une nouvelle langue, la véritable vocation de Cioran a été ce télescopage jubilatoire entre la pensée (du désenchantement) et son expression la plus aboutie (donc enchantée). 

La chute de l’article de Nicolas Trifon fait office de profession de foi et rend légitime l’ouvrage en soi. Et si on quittait le cercle vicieux de polémiques sans issue ? « Oublier Cioran&Cie, c’est peut-être la meilleure solution pour porter un regard plus serein sur le passé, le présent et le futur de la Roumanie dans toute sa complexité. A vrai dire, Cioran lui-même semble l’avoir souhaité… »

C’est ce qu’entreprend précisément Nicolas Trifon dans ce recueil comprenant une soixantaine d’articles, plus de 300 pages et d’excellents débats d’idées.   

Rédigé par Cristina Hermeziu le 8 octobre 2021.

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