Saul Bellow et Norman Manea. Une conversation ininterrompue

Deux écrivains, face-à-face. En 1999, 6 ans avant sa mort, Saul Bellow (1915-2005), Prix Nobel 1976, répond aux questions de Norman Manea (né en 1936), lui-même pressenti ces dernières années pour le Nobel de la littérature. Intitulée « Avant de s’en aller », cette conversation, traduite de l’anglais et du roumain par Marie-France Courriol et Florica Courriol, publiée par les éditions La Baconnière, a d’emblée quelque chose de patrimonial.

Avant d’analyser la teneur d’une telle joute, il convient de rappeler ici les propos de l’essayiste roumain Horia-Roman Patapievici qui avance le concept de « conversation ininterrompue », seule apte d’avoir une prise directe sur l’âme, seule apte de catalyser tout ce que les savoirs institutionnels laissent de côté. De plus, « dans la conversation, la prise directe est entretenue par la danse des mots » et par la capaciter de ce ballet de s’autocentrer sur ce qui est important. En postulant la vocation humaniste de la « conversation ininterrompue », le philosophe détaille toutes les disciplines qu’elle mobilise : „elle inclut philosophie, littérature, histoire, mathématiques, mémoires, logique, imagination, rêverie, conscience tourmentée, perplexité.” (Horia-Roman Patapievici, „Partea nevăzută decide totul [La partie invisible décide de tout]”, Humanitas, 2015, non-traduit à ce jour,  pp.43-45)

« Puisqu’elle nous met en contact avec la sensibilité d’un être concret, la réalité des confessions est plus forte que celle de la littérature, qui nous met en contact avec l’imagination d’une sensibilité. » (p.29) explique l’essayiste.

Armé de cet éloge philosophique de la conversation, on ouvre Avant de s’en aller et on y reste.

Poussé à une habile anamnèse, Saul Bellow – qui n’envisageait point d’écrire ses mémoires – se livre devant un ami-écrivain, semblable à plus d’un titre. Ils s’étaient rencontrés pour la première fois en 1978 en Roumanie, lors d’une visite intranquille au siège de l’Union des Ecrivains Roumains, et se sont retrouvés plus tard aux Etats-Unis, où Norman Manea s’était exilé dès 1986.

« Je ferai tout ce que veut Norman. Nous sommes devenus des amis proches » répond Saul Bellow quand il est invité au Collège Bard de New York où Norman Manea enseignait précisément l’œuvre de Bellow, dans le cadre de son cours « Maîtres contemporains ».

Une amitié à l’œuvre, donc, que la longue conversation de six heures, dont la transcription est devenue ce précieux petit bouquin, déploie à la faveur d’une disponibilité dialogale exceptionnelle, créatrice de liens profonds et de réflexions inédites. Car, Saul Bellow ne se confesse pas à Norman Manea, il s’autoréfléchit avec Norman Manea.

« comment réfléchir à notre propre vie ? »

La condition de l’écrivain, voilà le grand questionnement qui habite cette discussion. Norman Manea ne lâche pas une seconde son interlocuteur et lui intime constamment à creuser le mystère de l’écriture à travers son parcours de vie pour avouer sa « phénoménologie personnelle » en tant que « secret de la condition de l’artiste » (p. 77). Si cela arrive parfois que Saul Bellow rechigne ponctuellement à s’étendre sur un aspect, Norman Manea lui retorque, en grand écrivain, fait du même aloi : « ça fait aussi parti du travail que d’y réfléchir et d’essayer de comprendre quelque chose à soi-même, et d’essayer ainsi de comprendre ce qui nous relie aux autres, aussi étrange ou originale que soit la voie d’un écrivain ». (p. 78)

Norman Manea, Paris, 2017

En effet, par sa grande curiosité intellectuelle et affective, Norman Manea pousse son illustre interlocuteur à forer dans son vécu, dans sa conception de la littérature, et ce qui émerge de leur dialogue est le résultat progressif de l’« introspection » doublée d’une « rétrospection ». De nombreux sujets y affluent. De l’enfance au sein d’une famille juive d’émigrés de Russie à l’adolescence rebelle et bohème, du rapport à l’écriture et des influences littéraires aux rencontres politiques et idéologiques, du « typiquement juif » au processus d’américanisation – toutes les scènes biographiques évoquées semblent converger vers un questionnement littérairement et existentiellement ultime : « que peut nous apporter une réflexion sur notre propre vie ? comment réfléchir à notre propre vie ? » (p.106). En avouant qu’il l’applique à un ouvrage comme La mort d’Ivan Ilich pour son propre cours de littérature, Saul Bellow n’a cesse de l’appliquer, de fait, à son propre destin, décortiqué au fil de la conversation.

Des anecdotes pugnaces sur des écrivains (Singer, Ionesco, Eliade), des souvenirs loufoques, comme celui de la cérémonie Nobel – où toute sa famille avait pris loge –, pimentent également la dimension mémorielle de ses témoignages, tout en dévoilant la complexité de sa personnalité. C’est ainsi que l’on découvre un Saul Bellow intransigeant et satirique, intraitable mais aussi grand maître de la dérision. Pas de complaisance, donc, lorsqu’il évoque ses rapports avec Isaac Bashevis Singer, que Bellow avait traduit du yiddish sans recevoir aucune reconnaissance : « Bashevis avait un grain de Dada en lui », « cultivait un peu trop son excentricité », « adorait être à couteaux tirés avec les gens. » (p.131-133) Pas de complaisance non plus quand la discussion des deux écrivains prend l’allure insouciante des bavardages et des indiscrétions autour d’une figure comme Eugène Ionesco, que Bellow rencontrait pour des diners à Paris. Autant il appréciait Ionesco par ce qu’« il savait vraiment manier l’autodérision », autant on se plaît à évoquer des scènes où le maître du théâtre de l’absurde aimait se laisser « tyranniser » par sa femme.

Avec son petit format de carnet et ses trois parties serrées, ce duel Bellow-Manea compose une sorte de précis de conversations entre écrivains de patrimoine. La vérité dialogale trouve parfois sa force de frappe dans les hésitations qui, elles, magnifient la joute. Réclamé, proclamé au cours d’une conversation ininterrompue, le temps de réfléchir se fait spectacle littéraire, intellectuel et affectif.

« NM : On parlait du lien entre art et idéologie, entre foi et conscience artistique. Je dirais volontiers que pour un écrivain comme toi, l’important est la manière dont l’art accueille l’ambiguïté. La manière dont tu laisses l’ambigüité s’installer.

SB : Il est très difficile d’en parler, de cerner la chose. J’ai besoin d’y réfléchir encore.

NM : Oui, car ce que l’on connaît en littérature ne constitue pas forcément la réponse à une question.

SB : J’ai des réponses, et puis j’ai aussi des questions qui me viennent – je veux dire par là que j’ai cessé depuis un certain temps de chercher un sens ultime. Apparemment, je crois des choses auxquelles je n’ai jamais su que je croyais, et celles-ci opèrent, que je le veuille ou non. Il ne s’agit donc pas pour moi de les examiner, mais de vivre avec. » (l’incipit de la partie II, p. 75)

Les lecteurs de Ravelstein (Saul Bellow, 2000) ou ceux du Retour du hooligan (Norman Manea, 2003) vont trouver jubilatoire le spectacle des idées qui naissent et l’énergie de la pensée qui s’auto-réfléchit dans cette conversation « ininterrompue » entre deux grands écrivains des Etats-Unis et de l’Europe.

Rédigé par Cristina Hermeziu le 14.11.2021 pour Zoom France Roumanie.

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