Distances rapprochées. Cécile Oumhani, « Comme des touches d’encres »

"Je me suis repliée en pleine nature, là où rien ne dérange ni les cerfs ni les sangliers. J’en avais rêvé comme d’une libération. Et personne considérée fragile, j’y suis restée. Les plants de choux, de livèche et autres légumes, j’ignorais les trésors de patience qu’il nous faudrait pour les voir pousser et espérer en récolter quelques feuilles. Les orties ne piquent pas les mains, si on sait comment s’y prendre pour les cueillir. Je me suis redressée, quand une clameur s’est élevée dans le ciel d’automne, marbré de rouge au couchant. Elle m’assourdissait. De fines touches d’encre de Chine dessinaient un ample V au-dessus de moi. Elles ondoyaient et avançaient, ponctuant leur mouvement de longs cris aigres. Libres comme l’air, elles avaient largué les amarres pour défier l’espace et les kilomètres. Cet après-midi-là, N. Scott Momaday m’avait envoyé un poème intitulé « Un départ d’oies ». La coïncidence me troublait et me réchauffait aussi le cœur. Pas plus que nous, les enfants ne pouvaient traverser l’Atlantique et briser l’absence. Mais un poème l’avait fait et de surcroit, le jour où un vol d’oies m’avait surprise au crépuscule."

Livre désirable. Alina Nelega, « Comme si de rien n’était »

Servi par une plume sincère, ce roman d’amour, également politique et social, s’attaque nonchalamment à une thématique taboue et à une époque oppressante : « Comme si de rien n’était » est l’un des rares romans roumains à traiter de l’homosexualité féminine sous Ceausescu.

Attention, livre désirable ! « Le livre des nombres » de Florina Ilis

J’aime la respiration large des romanciers, j’aime leur obstination d’échafauder des cathédrales de papier solides, imposantes, insurpassables. Portée par un souffle de monumentalité - Le Livre des nombres de Florina Ilis a plus de 500 pages -, cette saga transylvaine s’ouvre sur des scènes d’une beauté ancestrale époustouflante. Soudain, un paysan veut tuer ses bœufs...

Distances rapprochées. L’écrivaine Ana Maria Sandu

"On a vu les cerises rougir et les figues pousser au-dessus d'une rue de Paris. Je pourrais me débrouiller à tout moment, et sans lumière, dans un appartement où je ne serais jamais entrée. Je parlerais tout bas avec le chat. Et je saurais où se trouve tel album photo, ou les verres de cocktail. Où est le vase qui me plaît. La télévision serait sur Arte et tout me semblerait tellement familier et tellement inconnu. Dans la solitude silencieuse du monde, un homme et une femme, totalement étrangers, ont développé une forme de rapprochement isolé."

Temps d’arrêt. La romancière Simona Sora

"Dans une Bucarest aux bibliothèques et librairies fermées j’ai lu tout ce que je n’avais pas lu de ma bibliothèque et ensuite j’ai commandé compulsivement (mais sélectivement) tous les livres dont j’avais un besoin vital. En même temps, j’ai essayé de parler avec de vieux amis de ce qui était en train de nous arriver. J’ai pourtant eu l’impression que nous étions comme dans le roman de Ludmila Oulitskaïa (sa deuxième partie), confinés sur des îles différentes, dans des bulles fermées, au-dessus des sables mouvantes..."

Temps d’arrêt. La romancière Alina Pavelescu

"Pendant le premier mois de confinement, les gens de la rue étaient presque les seuls êtres vivants que je croisais, à part quelques chats fugitifs et un ou deux chiens errants. Donc, si vous vous attendez à ce que je vous parle de mes aventures littéraires pendant le confinement, je suis désolée de vous décevoir. Ce qui a occupé mon esprit ces derniers mois c’est justement cette rage du faible. À réagir ainsi et surtout à l’avouer de la sorte, je n’agis peut-être pas en bonne et véritable esthète.... "

Temps d’arrêt. La romancière Ioana Pârvulescu

"Mais ce que je noterais en particulier dans un journal extime c’est un détail étrange qui me manque depuis des mois : les répétitions de mes voisins d’en face, du Conservatoire de Musique. Chaque matin, vers 7 heures et quart, les lumières s’allumaient dans cet édifice et les premiers étudiants de la journée commençaient leurs études. Ces sons ne m’ont jamais dérangée, au contraire, je ressentais une sorte de solidarité envers cet art qui demande tant de travail et je les admirais. J'éprouvais une sorte d'amitié acoustique qui maintenant me manque et me donne un petit sentiment de vide, de désert."

« La Ville aux acacias » de Mihail Sebastian : roman d’amour culte et légende littéraire

Dans le cocon ouaté d’une famille bourgeoise de la Roumanie des années 1920, Adriana Dunea s’éveille aux soubresauts de sa vie de jeune fille. L’indicible métamorphose se fait haute littérature sous la plume de l’écrivain roumain de culture juive Mihail Sebastian qui a publié "La ville aux acacias" à vingt-huit ans, en 1935. Un météore d’un talent fou, une légende en Roumanie. Traduit en français par Florica Courriol.

Temps d’arrêt. La pianiste Axia Marinescu

"Le contact n’a pas été perdu, même si la présence physique n’y était plus. Mais cela a un charme aussi, on écoute plus finement la voix de ceux qu’on aime, on découvre leur état d’âme et d’esprit aux seules inflexions de la voix..."

Jean-Michel Bérard : « De Voltaire à Flaubert, de Nabokov à Kazantzakis : nos ouvrages interdits et notre liberté d’expression »

"Pour transmettre à nos enfants le sens et le goût de la liberté n'est-il pas plus simple, et plus sain, de leur proposer des mots ? La liberté d'expression, c'est dans les bibliothèques des écoles - Centre de Documentation et d'Information en Novlangue - qu'on la trouve. Emmenons les écoliers fureter dans les bibliothèques. Même la plus pauvre d'entre elles est truffée d'ouvrages qui à un moment de leur histoire, ont été interdits."

Temps d’arrêt. Sylvain Audet-Găinar

"j’ai beaucoup de mal à considérer cette période de confinement comme un « temps d’arrêt ». Au contraire ! Cette forte contrainte spatio-temporelle a représenté une remarquable occasion d’adaptation. Et donc, d’imagination. Pour mieux la décrire, je comparerais volontiers cette forme d’existence à celle de ces petits éléments colorés tournoyant dans un kaléidoscope. Impossible pour eux de s’extraire de ce maudit tube et pourtant, ils parviennent sans aucun problème à réfléchir et à nous amuser de leurs chorégraphies multiples et imprévisibles. Existe-t-il plus belle attitude face à l’adversité ? "

Temps d’arrêt. Augustin Cupșa

"C’est le bon moment pour chercher de petits groupes émotionnellement pertinents, pour faire des choix mieux réfléchis, le temps pour la méditation et pour la nature. Selon le professeur Paul Freedman, de Yale, même les habitudes alimentaires vont changer, nous allons cuisiner davantage à la maison, nous allons manger plutôt dans un petit bistrot que dans de grands restaurants. Quant à moi, je pense que ce serait mieux de manger sur la plage et de nourrir les mouettes."

Temps d’arrêt. Doina Ioanid

"J'avais l'impression de me trouver dans un film SF. Finalement, je me suis dit qu'il faut profiter de cette réclusion forcée pour écrire et traduire. L'inspiration, je l'ai trouvée dans mon univers intime, et dans la situation même. Par exemple, j'ai écrit un poème sur les pas que l'on fait, un autre sur les portes que l'on avait l'habitude d'ouvrir aux autres ou bien sur les radis rouges croqués en temps de stress."

Temps d’arrêt. George Bodocan BODO

"Deux jours après le déconfinement, je suis allé en mobylette jusqu’au bord de l'océan, à 100 km de chez moi. Je voulais regarder l’horizon, regagner et ressentir une certaine sensation d'infini, de liberté. (...) S’il y a six mois on pouvait encore rêver qu'on va revisiter la Lune bientôt, après ce virus qui nous a mis à l'arrêt je me rends compte qu'il y a encore pas mal de choses à régler sur la Terre. "

Temps d’arrêt. Ioana-Maria Stăncescu

« Mon éditrice m’appelle pour me dire que le lancement de mon roman est annulé. Clac. Tarom suspend son vol pour Paris. Clac. A la radio, la rédaction se vide et on reste en télétravail. Clac. Je ne rends plus visite à ma mère. Clac. Je ne fais plus de projets. Clac, clac, clac. Je perds mes repères et cela me frustre. Comme la plupart des femmes de la planète, je n’ai pas l’habitude de rester à ne rien faire. Je suis active, donc j’existe, voilà mon slogan. »

Temps d’arrêt. Irina-Roxana Georgescu

"J’ai commandé compulsivement des livres : j’en ai dévoré certains, j’en ai lu partiellement d’autres, car la vie est trop courte pour lire de la paperasse. La fréquentation de la bibliothèque m'a manqué. J'ai raté le printemps, une saison que j'aime. Ștefan Manasia m’a offert des jumelles grâce auxquelles j’ai observé (de manière fragmentaire, furtivement) le monde végétal dans sa continuelle explosion, indifférent à nos inquiétudes, et l’agitation des oiseaux aux environs de l’immeuble où j’habite. "

Temps d’arrêt. Basarab Nicolescu

"L’anthropocène sans dimension spirituelle va nous mener au bord de l’abîme. Mais une autre solution existe. L’homme doit naître à nouveau s’il veut vivre. Notre tâche est immense. Essayons de ne pas être hypnotisés par la multitude de prophètes de malheur et de penseurs apocalyptiques de tout genre, qui prédisent la chute de l’Occident et la disparition de notre monde."

« La signification du masque » d’après Zacharias Lichter. Un livre culte

"La vie est les opinions de Zacharias Lichter". Etrange prophète, poète des tréfonds mystiques, métaphysicien en haillons, clown visionnaire et sage déchu, philosophe de l’absurde et insolent fou du roi, ange doux et démon inquiétant, imbécile lucide, clairvoyant scandaleux... Un demi-siècle après sa naissance romanesque dans une Roumanie en corset idéologique, le curieux personnage du roman de Matei Calinescu (1934-2009) a tout pour interpeller le lecteur d’aujourd’hui. Qui, de nos jours, pourrait nommer les choses à haute voix sans grimacer comme un clown, sans couvrir son visage d’un masque ?

Max Blecher, un météore littéraire

Max Blecher. Son écriture hallucinée et sensitive, explorant avec acuité son enfance moldave dans une famille juive, fascine l’éditeur Maurice Nadeau qui publie son titre-phare en 1973. Aventures dans l'irréalité immédiate, avec une Préface d'Ovid S. Crohmalniceanu, a connu trois éditions et, en 2013, la traduction de Mariana Sora a obtenu le Prix Nocturne, destiné à récompenser "un livre remarquable par son style, l'originalité de sa conception et l'oubli dans lequel a sombré son auteur".

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