Les plaintes presque humaines de Radu Vancu. En français, s’il vous plaît.

Radu Vancu, 04:00 – Canti domestiques, traduction de Stéphane Lambion, éditions des Vanneaux, 2019.

cantidomestiques

La poésie, si ça se trouve, est la rencontre entre une sensibilité et une langue.

Ce que la poésie provoque dans le métabolisme de la langue d’origine se reproduit-il dans une autre langue ? (Mais la poésie est précisément l’origine de la langue – dixit Eugen Coșeriu !) La sensibilité incarnée, est-elle transitive ?

La rencontre avec la poésie (avec le poète ou la poétesse) a par définition quelque chose de miraculeux et d’impondérable. La rencontre entre le poète et son traducteur (premier lecteur – fondateur) est, en soi, la garantie de la transitivité absolue de la poésie.

Lorsque Stéphane Lambion, écrivain et traducteur, croise Radu Vancu lors d’un colloque littéraire, une conviction soudaine le fait frémir : « ce poète roumain, je vais le traduire. »

C’est chose faite. 04:00 Canti domestiques est le septième recueil de Radu Vancu (né en 1978 à Sibiu), l’une des figures majeures de la poésie roumaine contemporaine. Traduit par Stéphane Lambion pour les éditions des Vanneaux, ce bouquet de psaumes laïques est la preuve poétique d’un coup de foudre. Le sens figuré de cette expression, on se plait à le mettre en abîme. Autant les poèmes portent dans leur cœur le stigmate d’un événement foudroyant, autant le lecteur est frappé par leur beauté brûlante comme la foudre.

Bien huilée, la mécanique de sa poiétique (du grec ancien poiein qui signifie créer, fabriquer) opère à travers ce double mouvement d’identification-distanciation : on croit faire un avec le corps tranquille de la poésie, avec ces tableaux d’intérieur paisibles et sereins, et tout d’un coup on en est expulsé, comme si, intranquille, l’esprit quittait le corps afin de regarder la scène d’un autre point de vue – édificateur, bouleversant. Ses tableaux domestiques – Cami passe l’aspirateur, Sebastien joue aux Lego, on fait la vaisselle, on prépare de la polenta – sous-entendent tous une exaspération existentielle et métaphysique. Le lyrisme âpre de Radu Vancu conjugue l’existence d’une faille tragique, impossible à oublier, et le choix lucide de ne pas la refouler.

On n’efface pas la mémoire d’une expérience fondatrice, fût-elle un traumatisme, on l’exorcise en l’invitant dans le langage, à se greffer sur les gestes du quotidien pour ne jamais laisser, surtout pas, la place vide. Convoquer les images les plus saisissantes, parfois surréalistes, d’une manière incantatoire, ne jamais les éluder, bien au contraire, les pétrir dans de la poésie. On dirait une profession de foi et de vie que Radu Vancu semble psalmodier sans cesse, à l’image de ce refrain-mandala reformulé, emprunté à la prière du cœur des croyants chrétiens : « Je crois, poésie, viens au secours de mon incroyance. » Ce qu’il aurait dû taire, son verbe l’incorpore obstinément, tendrement, violemment.

Canto IX

Quelquefois, mon cher, les œufs

se font très mous.

Ce n’est la faute de personne,

considère que c’est le destin et c’est tout.

Ou si tu veux,

prends-le à la mystique – et, quand

le jaune se répand

sur le pain grillé,

considère que c’est le souffle

de Dieu

qui se répand sur

toute chose. De toute façon, un jour

il en sera ainsi. De toute façon

tout ce que j’écris

sera un jour réalité. J’aurai beau

serrer

les dents, il en est ainsi.

Il sera réel, un jour,

le mort que j’ai tenu

dans mes bras, lui chuchotant

désespéré : « papa, papa,

qu’est-ce qu’il se passe ? ».

Ils seront réels aussi, un jour,

ce jaune d’œuf mou,

sa tache jaune dans ma

barbe, la souffrance vue

par Bouddha, et le monde

africain de ma

poitrine. Pour l’instant

les œufs se sont faits

trop mous. Considère que c’est

le destin et c’est tout.

La beauté tranchante de ces poèmes taillés dans la gestuelle du quotidien porte en creux un manque atroce et un vide béant, l’absence du père suicidé. Dans la mesure où écrire des poèmes s’apparente à produire des épiphanies, les canti de Radu Vancu rappellent subtilement les origines de la littérature en tant que corpus fondateur, dans le sillage de la culture judéo-chrétienne. Si, dans une perspective christique, on dit que l’écriture – la possibilité du texte saint – renvoie au corps qui manque, chez Radu Vancu le corps de la poésie non seulement incarne l’absence atroce du père disparu, mais prend symboliquement toute sa place.

Dans quelle mesure, au cours de la traduction, le nouvel habit linguistique introduirait-il une certaine distance, capable de transformer l’émotion en un objet esthétique plus autonome ? Est-ce que cette transition refroidit l’intensité de l’affect et rend plus intense la jubilation esthétique ? Si on pose ici une question qui relève à la fois de la traductologie et de l’esthétique de la réception, c’est parce que nous, lecteur, voyons bien que cette poésie se tient droit devant nous, même si on élude les conditions de production d’un poème, même si on ignore les ressorts intimes de son créateur.

« Des plaintes presque humaines », les Canti domestiques de Radu Vancu nous écrasent à coup de « burins de lumières ». En effet, on se laisse envelopper par cette mélopée intime – une sensibilité qui se fait langue – et on frémit. Le signe d’une rencontre originaire réussie, celle qui a fait frémir le traducteur en premier.

Le signe sans doute que la beauté douloureuse de la poésie de Radu Vancu est totalement transitive, voire universelle.

Rédigé par Cristina Hermeziu . 

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